Le
printemps noir :
Origines et conséquences
Par Ferhat MEHENNI
Les
événements sanglants de Kabylie qui avaient débuté
en avril 2001 sont ce que désormais l'on appelle communément le
" printemps noir " dont la durée a été de trois
(03) ans. Déclenchés par l'assassinat d'un lycéen, le 18
avril 2001, dans l'enceinte de la brigade de gendarmerie de Beni-Douala, localité
située à 18 km au sud-est de Tizi-Ouzou, on peut en dater symboliquement
l'extinction à l'élection présidentielle du 08/04/04. Leurs
origines sont à chercher autant dans la nature des relations opposant la
Kabylie à tout pouvoir central qui cherche à la réduire et
à la dépersonnaliser que dans une manipulation orchestrée
par un clan au sommet de l'Etat algérien. En effet, ni les Turcs (du 16e
au 19e siècle) qui avaient réussi à construire quelques fortins
sur son territoire, ni les Français (de 1830 à 1962) qui l'avaient
écrasée militairement, n'avaient pu obtenir sa soumission définitive.
La Kabylie restait toujours fidèle à elle-même et prête
à repartir à la reconquête de sa souveraineté à
chaque opportunité historique qui s'offrait à ses enfants. Son attitude
d'aujourd'hui vis-à-vis du régime algérien ne fait pas exception.
Ayant,
depuis 1926, porté et nourri le rêve d'une Algérie indépendante
qu'elle a enfin réalisé, en 1962, au prix de plus de sept (07) années
de guerre et de centaines de milliers de morts parmi ses enfants, la Kabylie s'est
retrouvée de nouveau à sa case départ, face à son
propre rejeton, l'Etat algérien. Celui-ci ne la traite guère mieux
que ses prédécesseurs dont il s'est avéré n'être
qu'un simple prolongement. Elle demeure pour lui une rebelle, un " danger
pour l'unité nationale ", " l'ennemi intérieur "
pointée du doigt à plusieurs reprises et donc, la région
toute désignée pour servir de bouc émissaire au règlement
de n'importe quelle crise politique " nationale ", la région
sur laquelle se focalisent tous les regards de la haine massivement canalisés
par les médias acquis aux thèses du pouvoir contre la différence
kabyle. Cette défiance mutuelle s'est traduite par une multitude de faits
qui en jalonnent leur parcours commun : une guerre, menée de 1963 à
1965, qui s'est terminée en faveur du régime fraîchement installé
par la force des baïonnettes à Alger. Un bras de fer quasi quotidien
entre les deux belligérants s'est poursuivi par le biais de multiples politiques
d'arabisation qui se sont soldées par le printemps berbère de 1980,
le boycott de l'école durant l'année scolaire 1994-1995 et l'introduction
de la langue amazighe à l'école.
Ce duel permanent entre le
pouvoir oppressif et la Kabylie résistante a fait comprendre à certains
cercles dirigeants que celle-ci, de par son extrême sensibilité pour
tout ce qui touche à sa personnalité, est aisément manipulable
par provocation. Ils parvinrent ainsi à leur fin en juin 1998 lorsqu'ils
vinrent à en finir avec la présidence du Général L.
Zeroual pour mettre à sa place celle de son actuel successeur. Ils suscitèrent
des troubles en Kabylie en combinant un effet d'annonce révoltant pour
la région, puisque prévoyant la remise en service d'une loi portant
généralisation de l'arabisation, et que le malheureux et éphémère
président Boudiaf avait enterrée de son vivant, avec l'assassinat
du chanteur populaire kabyle Lounes Matoub.
C'est,
en apparence, ce qui semble être une tentative infructueuse de réédition
du coup d'état de 1998 qui serait à l'origine du printemps noir
2001.Une lutte entre clans au sommet de l'Etat aurait amené l'un d'entre
eux à recourir, une fois de plus, à la provocation de la Kabylie
pour se défaire de son adversaire. Sauf que, cette fois-ci, les choses
ne se passèrent pas tout à fait comme prévu. Des interventions
discrètes mais fermes de puissances étrangères auraient fait
capoter le processus de destitution de Bouteflika tandis que la Kabylie était
déjà à feu et à sang. Trois ans de troubles et d'agitation
permanents y ont eu pour bilan, plus de 120 morts, des milliers de blessés
dont des centaines de handicapés à vie. Ils ont eu, aussi, raison
de l'hégémonie des partis et du mouvement qui y avaient un solide
ancrage (FFS, RCD et MCB), l'économie locale y est ravagée par des
grèves incessantes et les repères politiques y sont brouillés
à tel point que les partis de l'oppression kabyle que sont le FLN et son
clone le RND y ont obtenu des municipalités aux dernières élections
tenues le 24 novembre 2005. Le mouvement des Archs que d'aucuns ont appelé
" mouvement citoyen " et qui a eu une émergence fulgurante après
le premier mois de troubles, avait réalisé son haut fait d'armes
le plus significatif le 14 juin 2001 à travers une marche organisée
à Alger et qui avait mobilisé près de deux millions de citoyens
kabyles. La plate-forme d'El-Kseur, du nom de la localité où elle
fut adoptée le 11 juin 2001, était avec ses 15 points de revendication
le leitmotiv de la Kabylie pendant toute cette période.
En
bout de course, nous pouvons résumer le printemps noir et le mouvement
des Archs à quelques faits majeurs dont certains sont positifs et d'autres
dévastateurs.
Incontestablement, ces événements ont redonné
cohésion à la Kabylie en la remettant en première ligne face
au pouvoir algérien qui, comme sa nature le lui commande, ne sait user
que de répression et/ou de corruption. Les sempiternelles et puériles
divisions fratricides entre le FFS et le RCD étaient reléguées
à l'âge de pierre. Même si la plate-forme d'El-Kseur était
loin d'être la panacée au problème kabyle, elle avait eu le
mérite de constituer un casse-tête au pouvoir algérien qui
ne pouvait l'accepter sans se faire hara-kiri, notamment avec le point 11 qui
ne demandait rien de moins que " le transfert des prérogatives exécutives
de l'Etat (
) aux instances démocratiquement élues ".
La langue amazighe est inscrite dans la constitution comme " langue nationale
" depuis mai 2002,croyant faire barrage par une telle avancée à
la revendication d'autonomie régionale apparue le 5 juin 2001. Enfin, ce
sont les drames vécus par cette partie du pays dans un silence national
et international assourdissant qui ont fait prendre conscience, à une poignée
de personnes au début, sur la nécessité d'une autonomie régionale
et sur l'existence d'un peuple kabyle que, jusque-là, tout niait.
La
conséquence la plus grave du printemps noir, après les vies humaines
qu'il a coûtées, est le discrédit du politique dans la région.
Une fois les partis mis en marge de la société, le mouvement des
Archs en est arrivé à se retourner contre lui-même tel un
serpent qui se mord la queue. Les démons de la division y ont pris le dessus,
mettant en évidence l'inévitable échec d'une organisation
humaine horizontale, c'est-à-dire sans hiérarchie. Ceux qui, en
dernier recours, y ont pris la grave décision de conclure un pacte de dupes
avec le pouvoir algérien et de brader le sang des martyrs contre des avantages
personnels ont humilié la Kabylie qui, dès lors, se sent poignardée
dans le dos, trahie par ceux-là même en qui elle avait placé
toute sa confiance. Elle se met alors à douter de toutes ses élites.
A partir du moment où ses partis, ses personnalités en vue, se sont
tous servis au lieu de la servir, comment se pourrait-il qu'il existe une exception
? Epuisée par trente six mois de marches, de grèves, de sit-in,
de meetings populaires d'anarchie et de gabegie, la Kabylie est aujourd'hui livrée
à l'insécurité, la drogue, la prostitution et le banditisme.
Démobilisée, elle a besoin de temps pour reprendre ses esprits et
ses forces, pour recommencer à espérer en ses enfants qui lui sont
toujours restés fidèles.
C'est
ce moment de décrue politique qui est choisi par le pouvoir pour tenter
d'y planter de nouveau ses banderilles en y envoyant des contingents d'islamistes
salafistes afin de réaliser son vieux rêve de l'arabiser par le biais
de l'islam et, du coup, la soustraire aux valeurs universelles qu'il confond avec
celles de l'Occident chrétien.
La
Kabylie ne baisse pas pour autant la garde. Son combat séculaire pour sa
souveraineté ne peut être abandonné par elle, et ce malgré
des trahisons de quelques uns de ses leaders conjoncturels. Ce combat est à
chaque fois repris tel un chant beau et puissant par un passant qui le transmet
à d'autres qui, à leur tour l'amplifient jusqu'à devenir
celui d'un groupe, celui d'une foule, celui de tout un peuple : le peuple kabyle
! Celui-ci est désormais en marche pour la réalisation de son destin.
qu'il ne peut concevoir, aujourd'hui, en dehors de son autonomie régionale.
Même
si le " printemps noir " a déjà des lectures différentes,
plus ou moins vraies, plus ou moins erronées, il n'en demeure pas moins
un pas dans le sens de la liberté tel que l'avait prédit Mouloud
Mammeri dans l'interview accordée avant sa mort à Tahar Djaout.
Le monde libertaire occidental et une certaine gauche française y avaient
cru voir se concrétiser l'une des plus vieilles utopies socialistes et
de démocratie anarchiste. Le FFS, en revanche, ne le perçoit toujours
que comme instrument ayant servi à le détrôner de sa position
dominante en Kabylie. Le RCD, après s'en être servi comme d'une béquille
pendant deux ans et demi, avait fini par dénoncer les animateurs des Archs
qui s'opposaient à la candidature de son premier responsable aux présidentielles
de 2004.
Pour
ce qui nous concerne, ces événements sont en fait une révolution
politique. Ils marquent le passage d'une vision d'une Kabylie en soi, diluée
dans le nationalisme algérien avec lequel elle s'était jusque-là
confondue, vers celle d'une Kabylie pour soi. Le document qui en témoigne
le mieux est la plate-forme d'El-Kseur. Ses quinze points de revendications sont
pour certains de dimension algérienne, comme l'allocation chômage
pour tous les Algériens adultes qui ne travaillent pas, la langue amazighe
comme 2e langue nationale et officielle, le point 11 déjà évoqué
plus haut, une 2e session du baccalauréat de l'année 2001 pour l'ensemble
des candidats même s'il n'y avaient que ceux de Kabylie qui étaient
concernés par les troubles du printemps noir, et pour d'autres spécifiquement
kabyles, tel le départ des gendarmes du territoire de la Kabylie, le plan
d'urgence socioéconomique pour la région. C'est donc, avec le basculement
d'un siècle à un autre, d'un millénaire à un autre,
qu'il y a eu aussi le basculement de l'Histoire de la Kabylie vers l'Histoire
du peuple kabyle qu'aucun pouvoir, ni personne, ne peut plus arrêter. Le
printemps noir est un accouchement qui s'est fait, comme de tradition, dans la
douleur. Il reste au nouveau-né dans un premier temps à grandir
et ensuite à postuler à ses droits légitimes. L'Histoire
est désormais de son côté.
Paris
VIII, le 25/04/06