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Propos
sur la poésie algérienne de langue française
Il y a presque un
an, ce jeudi 30 septembre 2004, j'étais convié par
l'association Awal oua thakafa à la Maison du Livre de
Bruxelles à avouer "Pourquoi écrivez-vous ?"
Question indiscrète, futile ou, dans le meilleur des cas,
impertinente. Je n'ai pas pu ou pas su y répondre. Aujourd'hui
il y a la tentation d'y répondre par une autre question
: "Pourquoi respirez-vous ?" Il serait facile aussi
d'expédier cette question par une réponse-bateau,
genre : "J'ai choisi l'écriture parce que c'est un
moyen d'expression." Mais ce serait se dérober au
débat.
Je dirais de prime
abord que je ne souffre pas de ce dédoublement de la personnalité
qui consiste à séparer la poésie de la vie,
des hommes, c'est-à-dire de l'action. Le poète qui
regarde ailleurs pendant que l'on torture et l'homme qui éprouve
de la compassion pour le même torturé. Sinon il y
aurait rupture et là où il y a rupture il n'y a
pas d'harmonie. Harmonie, dis-je
Mais la poésie,
si elle est harmonie, n'est pas pour autant un répit. C'est
l'une des continuités de l'action vitale.
Personnellement je
ne sais pas précisément pourquoi j'écris
car je ne me suis pas posé cette question sinon cela équivaudrait
peut-être à saucissonner ma poésie et la personnalité
qui lui a donné naissance. J'ai seulement des éléments
de réponses quelque peu disparates. Je sais que l'une des
fonctions de ma poésie, de LA poésie, est de troubler
le confort de ceux qui connaissent et cultivent le bonheur d'ignorer.
J'écris pour déstabiliser des certitudes. J'écris
aussi, et cela est, je crois " lisible " dans mes recueils,
pour séduire. Mais cela demeure une réponse partielle
à la question.
Je viens d'un pays
où les poètes ont parfois l'esprit plein de rêves,
la tête dans les nuages, mais les pieds bien ancrés
sur terre. Ils vivent chaque souffle, chaque pulsation, chaque
douleur de leur peuple. Les poètes algériens auraient
aimé écrire le chant des rossignols d'une aube heureuse,
le souffle de la brise sur la chevelure de l'amante, le ressac
de la méditerranée ou un rire d'enfants. Mais ils
n'en ont ni le loisir ni le temps car il s'agit de survie. On
est loin, ici, du poète emmuré dans sa tour d'ivoire
et qui ne daigne en descendre que cycliquement, le temps de remettre
son manuscrit à l'éditeur. On ne s'embarrasse pas
de cette "esthétique pure" et puante qui sort
des caves intellectuelles du Sheraton et autres Sofitel. Ils laissent
aux autres plumitifs la coquetterie de gloser sur la forme et
le fond, par exemple
Or dans toute action humaine la forme
doit se confondre avec le fond. Tout le reste, écrivait,
en 1981, dans un délit intitulé" Par quelle
main retenir le vent "un confrère en journalisme,
un poète et hélas ami, tout "le reste n'est
que radotage de belle-mère asexuée" (1). Au
fait, où était passé Victor Hugo lors des
événements de la Commune de Paris ? On ne voit dans
ses "oeuvres" aucune trace de ce bouleversement, de
portée mondiale pourtant.
En ce qui concerne
mon immodeste personne, je me suis trouvé, souvent par
choix, toujours dans la mêlée. Il semblerait vain,
je crois, de chercher de la poésie dans le parloir enfumé
d'une prison, dans une geôle suintante d'humidité,
face à la charge d'une brigade anti-émeute, dans
un tract collé dans le mur des toilettes d'une usine ou
dans les minutes d'un procès. En cela et en d'autres "
délices" encore. Le poète algérien,
comme certains autres poètes de par le monde, vit tout
cela et devient non pas un clerc comme il y en a tant, mais le
scribe talentueux de son peuple et de son temps (2). Pour lui,
l'humanité est une tribu. Mahieddine Nabet écrit
:
"La poésie est autre / Ici simple parole d'homme /
qui ne craint pas de reprendre / telle quelle / telle parole d'un
autre homme / sur laquelle elle s'appuie / qu'elle fait complice
/ chemin faisant / des Trois Horloges / à la Maison du
Peuple."(3).
Je vais citer, pêle-mêle,
avec l'arbitraire de la mémoire, quelques poètes
deux siècles derniers qui ont marqué la mémoire
collective populaire, je dis bien "populaire", chez
nous.
Belkheir, barde et
compagnon d'El Mokrani, dirigeant de l'insurrection anti-coloniale
de 1871, a fini déporté par les autorités
françaises, en Nouvelle Calédonie.
Si Mohand u M'hand, le Villon algérien, devint paria, exclu
de sa communauté.
Kateb Yacine fut arrêté et emprisonné par
l'armée coloniale pour avoir participé, en distribuant
des poèmes enflammés, à la manifestation
gigantesque des populations de l'Est algérien, manifestation
qui fit 45.000 morts. Il avait 16 ans.
Mais revenons à
notre propos. J'attribue le relatif succès de ma poésie
à la différence. Elle est gorgée de soleil
mais elle charrie également de la pierraille, des galets
léchés par la méditerranée et des
pics du sahara. Elle séduit aussi, je crois, par sa violence.
Bon nombre de poètes algériens contemporains sont
nés dans la violence de la guerre d'indépendance.
La guerre finie, et à différentes étapes
de leur vie, ils connurent, pour certains, des mois, voire des
années de répit. Mais le répit est une parenthèse,
et comme une parenthèse doit toujours être refermée,
ils replongent dans la violence. C'est ainsi chez nous : qui ne
périt d'une balle meurt d'exil. C'est un peu pour cela,
selon les lois sur la relativité, que je trouve risibles
les parpaings appelés "poésie belge."
C'est du faux et de l'usage de faux ! Aussi plate que le relief
où elle est née, cette poésie belge semble
atteinte de ménopause avant sa puberté. Cependant
j'ai prends le soin de distribuer tout à l'heure le texte
de cette conférence et de le mettre sur mon site afin que
ces "poètes" puissent me faire des mises au point
ou, mieux, me convier à un débat public. J'éprouve
un plaisir sadique à m'encanailler.
A présent je donne une procuration rétroactive à
Messaour Boulanouar, résistant emprisonné durant
la guerre, pour répondre à ceux qui se demandent
pourquoi j'écris :
"j'écris pour l'homme en peine, l'homme aveugle /
l'homme fermé par la tristesse / l'homme fermé à
la splendeur du jour (
) j'écris pour éveiller
l'azur / au fond des yeux malades / au fond des vieux étangs
de honte".
C'est le début
du seul poème que j'ai lu de lui. Il est intitulé
La meilleure force et fait plus de 150 pages ! (4) Comme si cette
réponse ne suffisait pas, un autre poète, Ahmed
Benkamla, vient à mon secours dans Contre-corps (5) : "nous
/ citoyens du poème / voulons édifier / notre cité
verbale sur le socle / du bruit et de la colère".
Mais parce que la poésie est aussi un témoignage
fait de talent et de beauté, Bachir Hadj Ali, en qualité
de pédagogue de la poésie, nous enseigne qu': "Echotier
du monde / obscurité poétique / l'uvre est
tenue / d'être l'art / entre les sons et les sens / la forme
et l'étoffe / de la poésie " (6). La poésie
n'est pas seulement une machine à anticiper. C'est aussi
une machine à remonter le temps. Là je relis l'amour
effréné de la patrie chez Malek Haddad qui écrit
dans un recueil publié durant l'occupation française
et qui porte pour titre Le malheur en danger (7) : "Chez
nous le mot Patrie a un goût de colère
/ Ma
main a caressé le cur des oliviers / Le manche de
la hache est début d'épopée / Et j'ai vu
mon grand-père au nom du Mokrani / Poser son chapelet pour
voir passer des aigles Chez nous le mot Patrie a un goût
de légende". Oui, il s'agit de ce mot qui, en Europe,
ringard : patrie, le même mot qui tourmente Mohamed Haddadi
: "Terre où coule la soif / L'Amour a fait naufrage
au large de tes eaux / Ta nuit brise l'aurore/ Et sur tes bords
germe le cri/ Fermente le remords (
) Contre un poteau de
haine, dressé comme un étau / Il suffit de faire
un pas, pour fouler un tombeau / Tel un carré de lys flétri
par le troupeau" Jean El Mouhouv Amrouche écrivait,
vers les années 1940 déjà à qui voulait
le lire, l'entendre, à propos de sa Terre usurpée
par les Français, que "Nous voulons la patrie de nos
pères / La langue de nos pères / La mélodie
de nos songes et de nos chants / Sur notre berceau et sur nos
tombes / Nous ne voulons plus errer en exil / Dans le présent
sans mémoire et sans avenir" (8) . Mais pour nombre
d'entre nous, il s'agit d'une patrie close à l'appel. Un
siècle plus tard Salima Aït Mohamed lui fait écho
: "Les rossignols s'exilent / vers des cieux embrasés
/ Chanter / l'heure damnée / et le souvenir déchiré
/ des vers d'émeraude / des illets de chagrin (
)
C'est aujourd'hui / Alger la blessure du monde" (9) . Aux
côtés de la patrie surgit une autre thématique,
une autre blessure, celle de l'exil. Nous ferons remarquer la
douloureuse actualité de ce thème. Hassan Chebli
a connu les prisons françaises durant la guerre d'Algérie.
L'indépendance retrouvée, l'Algérie, semble-t-il,
n'avait pas besoin de s'encombrer encore d'un poète. Avant
de s'exiler en France, il a eu quand même le temps de publier,
Espoir et parole (10) :" (
) Ô mes frères
qui n'êtes plus là / A m'attendre / Au sortir de
ma prison / Tout un peuple est là pour comprendre / De
quel horizon /Novembre portait la genèse.
Mais revenons à Anna Greki, une autre poétesse qui
a choisi le chemin de la Résistance anti-coloniale aux
côtés des algériens. Elle l'a payé
par un internement dans les prisons, d'où peut-être
cette tendre violence qui sous-tend sa poésie publiée
à sa sortie de prison (11) : "Je ne sais plus qu'aimer
la rage au cur C'est ma manière d'avoir du cur
à revendre (...) Dressés comme un roseau dans ma
langue les cris / De mes amis coupent la quiétude meurtrie
Pour tous - dans ma langue et dans tous les replis - De la nuit
luisante - je ne sais plus aimer qu'ave cette plaie au cur
qu'ave cette plaie / Dans ma mémoire rassemblée
comme un filet / Grenade désamorcée (
) Je
pense aux amis morts sans qu'on les ait aimés / Eux que
l'on a jugés avant de les entendre / Je pense aux amis
qui furent assassinés"
Laadi Flici a exprimé, avant son assassinat en 1993, et
de manière dépouillée, cette identification
au peuple dont nous parlions plus haut : "N'oublie / pas
que je suis un des / tiens et aujourd'hui loin de toi / je revois
mon visage sale / mes vêtements déchirés /
mes pieds nus / mes amis qu'on appelait les yaouleds /les cireurs
/et les voyous / ma jeunesse / à l'école où
je n'allais / qu'au début de l'année" (12)
L'Algérie indépendante
tortura Bachir Hadj Ali pour ses opinions progressistes. Il a
été pourtant un membre important de la résistance
pendant la guerre.
Quelques années
plus tard, ce fut le tour d'Aït Menguellet d'être jugé
et condamné à quelques mois de prison.
Mahieddine Nabet, auteur
de " La grande humanité ", qui m'a fait connaître
et aimer Maiakovski, a le statut d'apatride et vit on ne sait
où, s'il vit encore.
Plus prés de
nous, en 1993, Tahar Djaout, écrivain et poète de
ma génération, écrivait dans ce "poème
prémonitoire" que : L'hiver est le temps des décomptes
/ Et des cadavres qui nous questionnent / La mort s'assied avec
son broc et son visage familier ; / Elle aussi aime le feu / Et
la tristesse des vents chanteur" (13) Il fut assassiné
dans un parking, par un beau matin d'été.
Quelques mois plus
tard ce fut le tour de Youcef Sebti. Il a été égorgé
en sa demeure, lui qui manuscrivait dans un recueil intitulé
:
L'enfer et la folie que l'enfer demeure / et les insurgés
/ ont pour destinée la folie.
Matoub Lounès,
auteur de poèmes d'une violence inouïe, chantre de
la fraternité et apologue de l'insoumission, a été
retrouvé dans sa voiture avec plus de 200 balles de fusil-mitrailleur
dans le corps. Deux cents balles dans un corps si jeune !
Myriam Ben qui nous
dit Kaouah, fut de tous les combats du peuple algérien,
nous prévient dès le milieu des années soixante
de que nous subirons
40 ans plus tard "La haine se
cache / Sous le masque / De la langue / De Dieu / Mais Dieu se
tut / De faux dieux prennent sa place / A la bouche / C'est qui
aura le plus de fiel / A la main / C'est à qui aura la
lame / La plus tranchante / Le plus d'armes explosives" (14)
Mais le remède a tout cela, Kateb Yacine l'a trouvé
: "Pareil au scorpion / Toute voile dehors / J'avance avec
le feu du jour / Et le premier esclave que je rencontre / Je le
remplis de ma violence (15)".
Une précision
: hormis le poème de Mahhieddine Nabet, tous ces extraits
sont extraits de :
La poésie algérienne
francophone contemporaine,
Edition Autres temps
2004, de mon complice Abdelmadjid Kaouah. C'est évidemment
le travail le plus récent et " le plus complet "
sur la poésie algérienne. Ainsi Kaouah ne se contente
pas de faire de la poésie. Il est l'actuelle mémoire
de notre poésie.
Enfin, je voudrai finir par un aveu : si la poésie de Bachir
Hadj Ali (16), Maiakovski ou Abdelmadjid Kaouah est plus belle
que la mienne, ce n'est pas de ma faute.
C'est de la leur ! J'aurai pourtant aimé être à
la poésie ce que Zidane fut au football.
Et ce propos, j'aurai voulu, tant voulu, le tenir à Alger,
Alger, capitale du monde !
Djamal Benmerad - Ecrivain-Journaliste
Bruxelles - Belgique
Editeur responsable :
Euromed, rue Louis Hap 102, Bruxelles 1040 -
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e-mail : euromed@skymail.fr
Par quelle main retenir
le vent :
Editions de L'Unité. Alger 1981
(2) La précision "et de son temps" m'a été
soufflée par mon ami Kamel O., un "inconditionnel"
de la poésie.
(3) La grande humanité Alger 1981
(4) La meilleure force : Edition du Scorpion 1963
(5) Je t'imagine Antigone : Edition Enal 1983
(6) Soleils sonores : Auto-éditions Alger 1985
(7) Le malheur en danger : La nef de Paris 1956
(8) Espoir et paroles : Anthologie de Denis Barrat, Seghers, 1963
(9) Ecrits d'Algérie : Collectif édition Autres
temps/ Les écrits des Forges 1996
(10) Ecrits d'Algérie : Collectif édition Autres
temps/ Les écrits des Forges 1996
(11) Algérie, capitale Alger : P.J. Oswald, Tunis 1963
(12) La démesure et le royaume : Sned, Alger, 1981
(13) Pérennes : Le temps des cerises, 1996
(14) L'enfer et la folie : Sned, 1981; rééd. Bouchène,
2003
(15) Ecrits d'Algérie : Collectif édition Autres
temps/ Les écrits des Forges 1996
(16) Chants pour le onze décembre : édité
clandestinement à Alger en 1960, durant l'occupation coloniale
Chants pour les
nuits de septembre :
Editions de Minuit 1966
Que la joie demeure, Editeurs français réunis
Mémoire clairière,
Actuelles partitions pour demain,
Editions de L'Orycte 1980
Soleils sonores : Editions Enag 1985
Un essai sur la poésie : Le mal de vivre et la volonté
d'être dans la jeune poésie algérienne d'expression
française
(17) L'uvre en fragments : Sindbad, 1986
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