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L'autonomie
régionale
Contribution de M.
Ferhat MEHENNI au symposium sur les Amazighs organisé par
l'Institut Européen pour la Méditerranée
du 28 au 30 juin 2005
Symposium de Barcelone
sur les Amazighs
L'autonomie régionale
: solution pour la Kabylie.
Par Ferhat MEHENNI
L'autonomie régionale
en tant que solution à la question kabyle1 est la dernière
proposition que nous ayons faite pour dépasser cette dangereuse
situation dans laquelle est enlisée la Kabylie depuis plus
de quarante ans. Ce n'est qu'après avoir emprunté
sans succès toutes les voies par lesquelles nous escomptions
rencontrer, chez nos compatriotes non kabyles, compréhension
et fraternité, compassion et soutien moral dans nos luttes
au bénéfice de toute l'Algérie, que nous
avons été amenés, par la dure réalité
de notre isolement de Kabyles, à nous résoudre à
la fatalité d'un combat en solitaires pour notre région.
C'est une option par défaut plus que par choix. Elle est
probablement la pire des solutions... après toutes les
autres. Elle n'est le fruit ni de nos élucubrations ni
de notre débordante imagination. Le peuple catalan qui
nous offre cette tribune internationale à Barcelone, et
pour laquelle nous lui exprimons notre reconnaissance, connaît
mieux que quiconque les bénéfices qu'il en tire
pour sa liberté et son épanouissement.
Bien sûr, tous
les acteurs politiques kabyles ne partagent pas encore cette revendication.
Nous ne sommes qu'au début d'un processus qui ne manquera
pas de s'approfondir au fil des ans et qui ira en fédérant
de plus en plus d'énergies possibles, y compris celles
qui, aujourd'hui, lui sont hostiles. Ne serait-ce qu'en termes
de temps, chacun sait qu'il y a toujours un tribut à payer
à l'évolution des mentalités pour opérer
un changement radical dans les objectifs que l'on se fixait jusque
là et les stratégies mises en place pour les atteindre.
Quel est le véritable
problème de la Kabylie ? Quelles ont été
les démarches adoptées par ses élites politiques
pour le résoudre ? Nous avons le droit aujourd'hui de nous
poser les vraies questions pour leur trouver les vraies réponses.
Le problème essentiel de la Kabylie est celui de son existence
en tant qu'Etat et en tant que peuple. Sa révolte armée
de 1963 à 1965 face à l'Algérie indépendante
est l'exacte réplique de celle qu'elle avait eue contre
la colonisation française en 1871. Dans les deux cas, il
s'agissait d'une réaction à la perte de sa souveraineté
et de la maîtrise de son destin. Dans les deux cas, elle
ne s'avoue pas vaincue et rêve d'une alliance avec tous
les Nord-africains pour reconquérir ses droits. C'était
le cas avec le premier parti indépendantiste qu'elle avait
créé en 1926, l'Etoile Nord Africaine, l'ENA, et
qui visait la décolonisation de toute l'Afrique du Nord
(Maroc, Algérie, Tunisie) comme avec l'Académie
berbère et le Mouvement Culturel Berbère, le MCB
de 1967 à 2001.
Le problème de la Kabylie est qu'elle s'oublie, à
chaque fois, en cours de route et perd de vue la raison initiale
de son entreprise : celle de la reconquête de sa souveraineté.
En effet, celle-ci s'était mue durant la période
coloniale en celle de l'indépendance de l'Algérie,
et après 1965 en une revendication identitaire, linguistique
et culturelle amazighe. Ainsi, faute de pouvoir assumer ses ambitions
et ses véritables objectifs, elle avance masquée.
Avec le temps, son identité se confond avec son masque
: algérien devant la France et amazigh devant l'Algérie.
A la fin, elle confond un élément tactique, l'alliance
avec les autres, en un élément stratégique.
L'ombre devient la proie, la ruse se transforme en piège
dans lequel elle s'enferme d'autant plus facilement qu'elle s'y
engage avec passion et conviction, entièrement.
Depuis trente cinq ans, elle s'est réfugiée dans
un engagement total en faveur de l'identité et la langue
amazighes pour parer au plus pressé : lutter contre la
politique d'arabisation qui vise à la dépersonnaliser
sans s'exposer, après sa défaite militaire de 1965
sous la houlette du FFS, à l'accusation de séparatisme.
Comme la plupart des peuples amazighs se trouvaient, et se trouvent
toujours, dans la même situation qu'elle, cela a redonné
corps au grand rêve d'un avenir amazigh commun. Pour que
cet idéal devienne réalité, il y a lieu de
passer par la réalisation d'états régionaux
amazighs séparés. Se cantonner dans une revendication
commune de langue et d'identité amazighes est un cul de
sac politique face à des gouvernants dont l'objectif avoué
est, à terme, d'anéantir notre identité en
nous transformant en de petits Arabes. Une identité et
une langue ne peuvent s'épanouir qu'en ayant un état
dédié entièrement à leur service.
Seules des institutions souveraines de leur propre peuple leur
permettront de se réaliser. Le valeureux peuple catalan
est là pour en témoigner. Toute autre démarche
est, à mon humble avis, risquée. C'est pourquoi,
j'estime nécessaire de lever quelques confusions sur la
situation actuelle des Amazighs pour faire redémarrer un
processus de construction berbère sur des bases plus réalistes,
donc plus solides.
Entre eux, les Amazighs
ont presque autant de points communs que de différences.
Le déni d'existence qui leur est opposé, depuis
la décolonisation, par les états nord africains,
a sans doute été à la base de cet élan,
remarqué depuis plus d'une décennie chez eux, de
faire abstraction de leurs identités particulières
et de cette croyance, irréaliste pour le moment, en une
possible reconstruction de leur Etat commun édifié
une fois, dans l'antiquité, par l'Aguellid Massinissa et
une autre fois, au moyen âge, par l'almohade Abdel Moumen.
En réalité, ils ne font que reproduire, sur eux-mêmes
et à leur insu, le jacobinisme des Etats qui les arabisent
et qu'ils ne cessent de dénoncer. Ils veulent gommer les
différences au nom desquelles pourtant ils justifient leur
action revendicative. Leurs élites, l'auteur de ces lignes
compris, n'avaient pas pu se dégager des carcans idéologiques
dans lesquels elles étaient prisonnières, il y a
encore très peu de temps.
Malgré l'évocation
de la solution fédérale dans les années quatre
vingt dix en Algérie, c'est à partir d'événements
sanglants comme ceux du " printemps noir " en Kabylie
(2001) que l'on songe à d'autres voies que celles des utopies
et des impasses qui engendrent égarement et/ou effusion
de sang. Pour en sortir rappelons quelques évidences que
nos acteurs politiques n'ont pas prises en considération
et qui risquent, en continuant de les ignorer, de nous faire toujours
tourner en rond.
1. Lorsque l'on parle
des Amazighs c'est comme si l'on parlait des Latins. Ils sont
plusieurs peuples, plusieurs pays et plusieurs langues. Certes,
ils sont de même origine mais celle-ci ne peut, à
elle seule, fonder un projet étatique commun. Beaucoup
de peuples aux origines communes (comme les Slaves) et à
la même langue (comme les Arabes) ont des états séparés.
Or, les différences identitaires et linguistiques chez
les Amazighs sont beaucoup plus prononcées qu'ils ne le
pensent. Il leur faudrait un processus historique autrement plus
long et plus laborieux que celui de la construction européenne
pour que puissent se dessiner les contours d'un destin commun
et, forcément, avec l'association et la contribution de
nos concitoyens qui se croient encore être des " Arabes
".
2. La langue amazighe
en tant que langue commune est plus un mythe qu'une réalité
. Il n'y a aucune intercompréhension naturelle entre le
touareg, le chleuh ou le kabyle... Les associations amazighes
du Maroc qui ont exigé de l'Institut Royal de la Culture
Amazighe (IRCAM) de leur fournir immédiatement une langue
berbère unique, produite en laboratoire, en étalent
toute l'innocence. Il est temps que les Amazighs se rendent compte
que chacun de leur parler est une chance unique, une langue majeure,
belle, admirable et qui mérite de la part de ses enfants
davantage d'égards que du mépris. Construire une
langue commune ne reviendrait-il pas aussitôt à jeter
à la poubelle toutes celles que nous avions jusque là
en usage ? Est-ce réaliste ?
3. Les Amazighs ont
des rêves qui ne sont pas tous les mêmes sur toute
l'étendue de leur sous continent. Il en est chez qui l'idéal
religieux est supérieur à celui de l'amazighité
et inversement. Or, face à des conflits de valeurs où,
politiquement et idéologiquement, il y a difficulté
de conciliation, le réflexe de division et de fraction
chez nous est plus facile et plus naturel que chez d'autres peuples.
A cet obstacle qui se dresse devant la possibilité d'un
objectif commun, il y a lieu d'ajouter notre culture segmentaire
qui imprègne des masses amazighes importantes et qui détermine
des comportements allant souvent dans le sens du rejet de l'Autre...
Amazigh.
Après cet inventaire
sommaire des causes qui nous sont intrinsèques et qui rendent
la mise en chantier d'un projet politique commun aléatoire,
il est nécessaire de le compléter par celles qui
ne sont pas de notre responsabilité, qui nous dépassent
et sur lesquelles nous avons, me semble-t-il, une grande unité
de vue et très peu de prise. Elles sont de deux ordres,
nationales et internationales.
1. Nous sommes prisonniers des frontières de nos pays respectifs
et de nos nationalités différentes. Nos gouvernants,
mus par des considérations politiques et idéologiques
aux antipodes de la démocratie et des droits humains, avaient
tous décidés, dès l'indépendance,
d'en finir avec l'identité et la langue berbères
en mettant sur pied des programmes d'arabisation à grande
échelle sous le fallacieux prétexte que nous serions
arabes. L'anti-amazighisme y était élevé
au rang d'intérêt supérieur de la nation.
Les pays européens, leur emboîtant le pas, nous insérèrent
d'office et un peu trop vite dans le " monde arabe ",
malgré les mises en gardes des historiens comme Charles
André Julien .
2. A l'intérieur de chacun de nos pays, nous sommes loin
de constituer des nations achevées. Nous partageons la
nationalité avec des concitoyens qui se croient arabes
et qui ne voient en la différence amazighe qu'un danger
de division, un phénomène dont il faut se méfier
et qu'il y a lieu de combattre. En Algérie par exemple,
en dépit d'une quarantaine d'années de construction
nationale pendant lesquelles nous n'avons ménagé
aucun effort pour édifier une société solidaire
en faveur de la démocratie et du pluralisme linguistique,
nous n'avons jamais réussi à faire adhérer
nos compatriotes aux revendications de la Kabylie. A ce jour,
les Algériens non amazighophones ne veulent toujours pas
d'une langue amazighe comme langue nationale et officielle au
même titre que la langue arabe. Au Maroc, même si
les Amazighs sont largement majoritaires par rapport à
ceux qui ne croient pas l'être, le Royaume est décrété
arabe.
3. Dans les pays anciennement colonisés comme les nôtres
où coexistent difficilement des peuples différents,
voire opposés, la démocratie élective a pour
rôle non pas de faire jouer les mécanismes de l'alternance
au pouvoir mais d'assurer la domination d'un groupe ethnique sur
les autres.
4. Les états
qui nous discriminent ont autrement plus de facilités et
de moyens pour s'entendre sur notre dos que nous les Amazighs
sur le leur. Ils ont créé l'Union du Maghreb Arabe
(UMA) pour, entre autres, organiser leur solidarité contre
nous. Pour que les Amazighs puissent, un jour, construire un projet
politique et culturel commun, ils devront d'abord se construire
en tant que peuples distincts à l'intérieur de chaque
région et de chaque pays.
5. Le droit international
n'offre pas de cadre juridique pour la protection et l'expression
des peuples sans Etat. Les intérêts géopolitiques
des puissances occidentales dans la région ne permettent
pas aux Amazighs de se faire entendre ou de se doter d'un Etat
indépendant. Celui-ci déstabiliserait les rapports
de forces internationaux établis et menacerait la paix
dans cette partie du monde. Par conséquent, il ne reste
aux Amazighs qu'une seule voie pour mettre leurs enfants à
l'abri du danger de la dépersonnalisation ou de la violence
physique et brutale des régimes en place : celle qui consiste
pour chaque peuple à construire son Etat régional
à travers un statut de large autonomie que d'aucuns appellent
la " régionalisation " ou du fédéralisme.
Il nous appartient de choisir entre les modèles catalan
ou québécois, flamand ou écossais...
En guise de conclusion,
nous pouvons dire que pour la Kabylie et en tant qu'Amazighs,
nous avons choisi de revendiquer un statut de large autonomie
comme solution d'urgence, en attendant un Etat fédéral.
Celui-ci est un objectif plus lointain car il suppose que toutes
les régions d'Algérie aient une revendication et
des aspirations communes avec la nôtre, ce qui est, malheureusement,
loin d'être le cas pour le moment. Cette dernière
ne peut plus revendiquer au nom des autres régions qui
n'épousent ni sa culture ni ses objectifs politiques. Elle
ne saurait non plus se figer dans une situation d'éternelle
agitatrice ou d'éternelle victime du régime algérien,
en compromettant durablement l'avenir de ses enfants par une instabilité
politique chronique qui n'a déjà que trop duré.
Chaque problème
politique a forcément une solution politique. Pour celui
qui nous concerne, nous nous sommes orientés vers celle
de l'autonomie régionale.
Est-ce pour autant la solution pour tous les peuples amazighs
? Il serait hasardeux de l'affirmer de but en blanc. Cela relève
de la compétence de chaque région berbérophone
non seulement d'exprimer et d'expliciter ses problèmes
mais aussi de leur trouver leur solution. Si la nôtre leur
paraît la plus appropriée pour le contexte qui est
le leur, cela ne fera que renforcer nos liens de solidarité
et nourrir un peu plus ce vieux rêve de tous les Amazighs
de mettre sur pied, d'ici quelques générations,
un solide édifice institutionnel commun.
Je vous remercie.
Barcelone le 30 juin
2005.
1) Ferhat Mehenni :
Algérie : La question kabyle, Editions Michalon 200 pages,
2004
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