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Le
défi permanent
Il y a vingt-cinq ans,
nous étions jeunes et conscients de nos responsabilités
historiques. Tels des insolents, nous avions relevé le
défi de fixer l'abîme algérien quitte à
y tomber de vertige ou de cécité. Le monstre que
nous narguions nous traitait de "téméraires"
et non de courageux et il avait quelques raisons de le croire,
notamment au vu de notre taille par rapport à la sienne.
Nous avions réussi par le verbe là où les
armes de nos aînés avaient échoué 15
ans plus tôt. Nous étions jeunes et soudés
par la fraternité des batailles politiques que nous livrions
au quotidien. Il n'y avait ni chef ni subalterne.
Je n'oublierai jamais
ceux qui partageaient à l'époque leur salaire avec
moi pour que mes enfants ne meurent pas de faim. Je ne pourrai
pas, non plus, oublier la solidarité de tous les Kabyles
avec les prisonniers ni celle des avocats et des avocates qui
avaient risqué jusqu'à leur cabinet pour nous défendre
et il est vrai qu'ils n'étaient pas tous Kabyles. Nous
étions tous étincelants de pureté et d'innocence
devant la noblesse de nos idéaux. Nous poursuivions alors
des objectifs de société et non des objectifs de
pouvoir. L'amazighité était notre seul credo. Mouloud
Mammeri et Kateb Yacine nos icônes.
Le printemps, qui
nous avait surpris en avril 1980, n'en était que plus majestueux.
Nous venions d'enterrer un système de terreur politique
devant qui nos compatriotes pliaient l'échine. La Bête
n'allait plus s'en remettre, croyions-nous du moins. Hélas
! Il en fallait davantage de douleur et de sacrifices pour la
faire reculer et lui arracher quelques centimètres de démocratie
ou plutôt d'espace libéré. Nous l'avions appris
à nos dépens tout le long de nos multiples arrestations,
envois au Service militaire ou mutations professionnelles disciplinaires.
En tout cas, la Kabylie était de nouveau fière de
ses enfants. Ils venaient, une fois de plus, de sauver son honneur.
Le 20 avril 1980 venait d'entrer dans l'Histoire. Il est désormais
notre repère qui se voit à partir de tous les coins
de notre mémoire collective. C'est à lui que nous
devons la démocratisation de l'Algérie.
Il y a quatre ans,
au printemps 2001, ils étaient jeunes, ils avaient la beauté
de tous ceux que la mort courtise. Ils étaient aussi précoces
et conscients de leurs responsabilités historiques. Intrépides,
les mains nues, ils ont eu à leur tour, l'audace de braver
la Bête immonde que nous croyions avoir déjà
terrassée depuis octobre 1988. Ils ont refusé notre
lâcheté devant l'arbitraire d'un gendarme, apparemment
agissant sur ordre, qui tuait de sang froid et à bout portant
un jeune lycéen kabyle adorant Matoub Lounès, le
chanteur assassiné lui également, trois ans auparavant.
Ils étaient descendus dans la rue pour racheter notre honneur
et notre dignité d'adultes. Ils étaient morts pour
notre liberté.
Leur sang a noirci
pour des années notre printemps 2001 qui devait commémorer
celui de 1980. Ils nous ont ouvert les yeux pour revendiquer une
autonomie régionale au nom du peuple kabyle. Ainsi, de
printemps en printemps, d'une épreuve à l'autre,
la Kabylie se fraie son chemin de liberté à travers
les ronces et la jungle de l'Histoire. Longtemps cantonnée
dans un rôle qui s'apparente à celui d'une mère
porteuse, de l'Algérie indépendante au début,
de la cause amazighe à l'échelle de toute l'Afrique
du Nord ensuite, puis de la démocratie en Algérie,
après s'être honorablement acquittée de tous
ses devoirs à l'égard des autres, elle songe enfin
à son propre destin et refuse d'être l'éternelle
oubliée du destin. Elle se veut, désormais, sujet
et objet de son histoire. Elle lutte pour son existence politique
et sa souveraineté régionale sur son quotidien et
son avenir. Elle a pour devoir d'assurer à ses enfants
éducation et sécurité pour leur plein épanouissement
dans la fierté de leur identité kabyle.
Cette révolution
dans nos mentalités, cette soudaine prise de conscience
chez nous de l'urgence qu'il y a à rectifier le tir dans
le sens de nos intérêts supérieurs a déstabilisé
tous ceux qui ne concevaient la Kabylie que comme un vulgaire
instrument au service de leurs petites ambitions, ou comme un
vivier pour leurs causes plus ou moins douteuses et ce, au mépris
de nos souffrances et, aujourd'hui de nos martyrs. Que le pouvoir
algérien se rende à l'évidence : il peut
toujours acheter peu ou prou de Kabyles, mais il n'achètera
jamais la Kabylie. Elle est sur sa trajectoire historique et rien
ne pourra l'en dévier. Si ses élites ont eu de tout
temps à bégayer devant leurs responsabilités,
nous pouvons de nos jours affirmer sans risque de nous tromper
que toute la sémiologie de nos expressions de ces années
algériennes ne montre qu'une chose : c'est que la Kabylie
aspire à être elle-même dans la liberté,
la paix et la prospérité avec son environnement
géographique et humain. Elle aspire à un avenir
de convivialité et de respect mutuel avec tous les Algériens
et tous les Nord Africains.
Continuer d'ignorer
cette vérité en lui tournant le dos reviendrait
à jouer aux apprentis sorciers. S'il existe de véritables
hommes d'état à la tête de l'Algérie,
ils feront la démonstration de leurs compétences
en allant dans le sens des revendications politiques régionales
de la Kabylie et bien sûr des autres régions du pays.
Mais si l'on continue, au sommet de l'état, à ne
penser qu'à la meilleure manière de l'humilier et
de faire obstruction à sa démarche, alors, il est
fort à parier que le Printemps noir ne sera qu'un épisode
moins dramatique que le prochain puisqu'il fait de notre combat
un défi permanent.
Demain, ils seront
toujours aussi jeunes, toujours aussi beaux. La mèche de
cheveux obstruant souvent un coin des yeux, ils seront aussi insolents
que leurs aînés et probablement un tantinet plus
aguerris et donc plus efficaces. Leur printemps sera alors éternel.
De printemps en printemps, la Kabylie se construit au fil du temps."
Par FERHAT
MEHENNI, président d'honneur de l'Association culturelle
n'Imazighen.
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