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Paris le 18 juin 2006 Objet
: Assassinat d'Ameziane MEHENNI le 19/06/04 à Paris Monsieur
le Président, Il
m'est très pénible de vous adresser cette lettre, tant ma culture
et mon statut de résidant étranger sur le territoire français
m'obligent à un devoir de réserve auquel, jusqu'ici, je tenais par-dessus
tout. Je suis extrêmement reconnaissant à la France qui, il y a plus
de dix ans, m'avait accueilli au moment où des assassins au service soit
d'officines occultes du pouvoir algérien, soit de l'islamisme, cherchaient
à m'atteindre. Nous étions en septembre 1994 lorsque des menaces
de mort m'étaient adressées par des milieux se réclamant
des services algériens. Ils me reprochaient d'avoir pris la responsabilité
d'organiser, en Kabylie, un boycott scolaire du primaire au supérieur dès
le premier jour de la rentrée afin d'exiger l'enseignement de tamazight,
notre langue maternelle. Ils me disaient en substance : " A la première
marche à laquelle vous allez participer nous vous descendrons. Dans tous
les cas, si nous n'y arrivons pas, n'oubliez pas qu'il y a vos enfants sur lesquels
nous pouvons nous rabattre à n'importe quel moment et qui sont des proies
et des cibles très faciles ! " Entre temps, quelques terroristes abattus
à un barrage de police, dans une voiture volée à une entreprise
publique à 50 mètres de chez moi, avaient sur eux ma photo. En moins
de trois mois j'avais échappé à deux tentatives d'assassinat.
Je m'étais alors adressé à un diplomate français,
en poste à Alger, pour mettre ma famille hors de portée des tueurs.
J'avais poussé un soupir de soulagement lorsque, le 13 février 1995,
mes enfants, accompagnés de leur mère, arrivèrent pour la
première fois sur le sol français. En effet, j'assume en toute logique
tous mes combats et le fait d'exposer ma vie aux dangers qui en découlent.
En revanche, je ne me sentais pas, et à ce jour je ne me sens toujours
pas, avoir le droit d'exposer celle des miens. Et tant pis pour l'accusation infondée
dont mes adversaires allaient m'accabler par voie de rumeur selon laquelle j'avais
envoyé mes enfants étudier en France au moment où j'avais
mis les enfants kabyles en grève de plusieurs mois déjà.
Mon peuple me comprendra lorsqu'il saura la vérité, me disais-je.
Je tiens, par conséquent, à exprimer ma gratitude à la France
de m'avoir permis de m'établir chez elle pour sauver mes enfants de deux
morts : l'assassinat et l'arabisation. Je suis resté quatre ans sans retourner
dans mon pays. En 2001,
lorsque Bouteflika avait pris la décision de tirer sur les enfants kabyles
qui avaient l'outrecuidance de revendiquer pacifiquement le droit à la
vie, je réalisai à ce moment-là, comme d'autres intellectuels
kabyles, que l'Algérie ne saurait devenir un Etat-nation à la française,
c'est à dire, en suivant les mêmes étapes chronologiques d'évolution
que la France. J'avais de nouveau relevé le défi de l'Histoire de
mon pays en revendiquant le 5 juin 2001 une autonomie régionale pour la
Kabylie afin de tourner la page de ce bras de fer qui dure entre elle et Alger
depuis près de quarante ans et qui déstabilise en permanence l'ensemble
de l'Algérie, et par voie de conséquence l'ensemble du bassin méditerranéen.
Cette autonomie était et demeure pour nous, la meilleure voie pour apaiser
les tensions entre la Kabylie et le pouvoir algérien pour mieux s'occuper
des problèmes de développement à travers une meilleure gestion
de notre quotidien, une autre projection de notre avenir et un meilleur usage
de nos ressources dans le cadre d'une démocratie de plus en plus enracinée.
Malheureusement, des tenants du régime en place n'ont rien trouvé
de mieux à faire que de recourir aux anciens réflexes de menaces
et d'intimidations, comme au temps du boycott scolaire de 1994/95. Monsieur
le Président, Au lendemain d'une conférence de presse, tenue
en Kabylie à l'occasion du 3e anniversaire de cette revendication autonomiste,
je fus abordé dans l'enceinte de l'aéroport d'Alger par un homme
qui, visiblement, n'était pas un voyageur (normalement, depuis l'attentat
du 26 août 1992, ne peuvent y avoir accès que les personnes munies
d'un billet d'avion ou qui y travaillent) pour m'affubler d'un certain nombre
noms d'oiseaux et autres agressions verbales qu'il ponctua avec cette terrible
phrase : "Puisque vous revendiquez l'autonomie de la Kabylie, vous allez
regretter d'être venu au monde ! " Sur le champ, je crus que le "
vous " désignait tous les Kabyles et pensai à un génocide
que des cercles occultes étaient en train de planifier dans ma région.
Je n'en percutai le sens véritable que le 19 juin 2004, quinze jours plus
tard. Mon fils aîné Ameziane, 30 ans, venait d'être abattu
au moyen d'une arme blanche à Paris. Monsieur
le Président, J'ai été choqué, martyrisé
dans ma chair et mon esprit, de lire dans la presse française qui en avait
rapporté l'événement, dans la rubrique des faits divers que,
selon les services de police, ce meurtre n'avait d'une part aucun lien avec mes
activités politiques, et d'autre part qu'il était survenu à
la suite d'une rixe " à la sortie d'un dancing " !!! Il se trouve
qu'aucun ticket de boîte de nuit n'a été trouvé sur
mon fils, à sa mort. Les nombreux gardiens, à l'entrée de
" La Locomotive " devant laquelle avait eu lieu le crime, et les cassettes
vidéo de surveillance saisies sur place et mises sous scellés ont
infirmé une telle version. Autrement, on aurait identifié les meurtriers
depuis longtemps. Pour moi et ma famille, c'est un autre coup de couteau dans
l'honneur et la mémoire d'Ameziane. En vérité, même
si les investigations n'ont jamais voulu, depuis deux ans, retenir la piste politique,
mon fils est bel et bien victime d'un attentat politico-terroriste commis par
des professionnels de la mort. L'affaire est étouffée. Par qui ?
Pourquoi ? Nous l'ignorons. Y a-t-il, derrière ce silence, une raison d'Etat
? L'échec des investigations policières ne fait que nourrir un tel
sentiment et une foultitude de supputations que la déférence avec
laquelle je vous écris m'interdit de détailler. Monsieur
le Président, Vous comprenez la douleur d'une famille qui n'entamera
son travail de deuil que lorsque toute la vérité sera connue, preuve(s)
à l'appui. Je suis convaincu que pour vous, un assassinat à Paris
est une insulte au Droit, lorsqu'il est politique, un affront à la France
! C'était pour cela que le Général de Gaulle, à l'assassinat
de Ben Barka, avait mis à mal les relations diplomatiques avec le Maroc
qu'il soupçonnait d'être derrière le crime. J'ai été
admiratif devant votre indignation et votre intransigeance face à la Syrie
dans l'assassinat de Rafik Hariri à Beyrouth. Dans le cas de mon fils,
je cherche à dissiper mes craintes d'une réédition de l'affaire
Mecili. Nous attendons de votre Excellence que l'enquête qui est en passe
d'être clôturée, sans résultat, redémarre de
manière plus conséquente et au plus vite. Nous tenons tant, ma famille
et moi, à l'image et à l'honneur de la France que nous ne pouvons
nous résoudre à l'idée que ce meurtre puisse entacher la
réputation d'efficacité des services de police français. Dans
l'attente d'un geste naturel et historique de votre part, je vous prie, Monsieur
Le Président de la République Française, d'agréer
l'expression de ma plus haute considération. Ferhat
MEHENNI
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