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Le fait même
qu'un si long délai se soit écoulé pose question.
Un coup de colère, ça sort tout de suite. Ça
n'attend pas une conjoncture politique favorable. A leur publication,
les caricatures en question avaient suscité des réactions
désapprobatrices sans atteindre la violence probablement
calculée qu'elles ont acquise au jour d'aujourd'hui. Le
14 octobre dernier, soit deux semaines après leur parution,
5 000 musulmans manifestent à Copenhague. Leur manifestation
est pacifique. Le 2 novembre, réactions pacifiques en Egypte
puis dans d'autres pays membres de la Conférence islamique.
Puis, rien. Comment expliquer le surgissement de cette polémique
avec la violence à laquelle on se serait, à la limite,
attendu au début ?
On verrait presque à l'oeil nu la main du comploteur ouvrant
à creuser davantage le fossé qui sépare de
plus en plus le monde musulman du reste de l'humanité.
L'affaire, à l'origine, est simple. Une fois qu'on a qualifié
la publication de ces caricatures de "provocation inutile",
d'amalgame, il reste tout de même à s'interroger
sur la liberté d'expression. Une caricature n'est qu'un
dessin.
La question posée concerne donc la liberté d'expression.
La colère suscitée par l'amalgame entre islam et
terrorisme que peut entraîner la lecture d'une des caricatures
peut se comprendre. Mais un tel mouvement d'ensemble, ça
interroge forcément. D'autant que cette crise, qui va s'amplifiant,
a déjà, et de loin, dépassé en gravité
la polémique qui a suivi la publication du livre de Salman
Rushdie sur « Les versets sataniques » avec, à
la clé, la fetwa de Khomeini le condamnant à mort
et la prime pour son assassinat. Le recul de la liberté
d'expression se traduit, du reste, par l'aveu de cet éditeur
de ne pouvoir publier le roman de Rushdie s'il lui avait été
proposé aujourd'hui. La réaction à retardement
aux caricatures danoises est nettement plus ample et visiblement
plus synchronisée de la part d'organisations islamistes
et de pouvoirs d'Etats « musulmans » qui ont la même
conception de la liberté d'expression. Le temps écoulé
et la synchronisation des gestes laisseraient croire à
un complot. La théorie du complot est évoquée.
Ce serait une "manipulation des Frères musulmans"
qui veulent, ce faisant, faire progresser le dossier de la loi
contre le blasphème et installer un modèle communautariste
de séparation.
Colonisation
La loi française
dite du 23 février 2005 préconisait d'enseigner
le rôle positif de la colonisation. Personne ne peut douter
que la colonisation a accompli des tas de choses positives. Mais
il faut toujours ajouter : pour elle-même. Tout ce qu'a
fait la colonisation est positif pour elle-même, donc négatif
pour les colonisés. Mais la pire des choses négatives,
c'est de dire aux anciens colonisés, qui sont aujourd'hui
des citoyens français pour quelques-uns, que le négatif
est positif. Les calculs
d'épicier ne sauraient être des trucs d'historiens
sérieux. Ce sont, justement eux qui récusent cette
lecture "électoraliste" de l'histoire et la fabrication
d'un récit colonial par les politiques. Jacques Chirac
a fait retirer l'article litigieux. Officiellement donc, on n'a
pas à dire que la colonisation a des aspects positifs mais,
vu les débats qui se mènent, c'est difficile de
l'enlever de la tête d'un certain nombre de politiques.
C'est une question de vision de l'histoire. Si on ne considère
pas que la colonisation est le viol de la souveraineté
d'un peuple, les interprétations les plus fantaisistes
peuvent alors se prendre au sérieux. Pour le monde comme
pour chaque pays qui le composent, nous sommes à l'heure
de nouvelles définitions, de nouvelles formulations. C'est
l'une des rançons de la mondialisation et du progrès
technique. Les lignes ont bougé. Toutes les lignes. Il
y a quelques avantages et quelques inconvénients à
cela. Mais ce qui est sûr, le repli identitaire, les dogmes
religieux ou idéologiques aiguisent des antagonismes qui
peuvent mener à l'autodestruction. Le choc des civilisations,
souhaité par les intégristes, est pensé aussi
à l'autre
extrémité, en Occident. Quant autant de manipulateurs
sont en action en même temps et dans des sens antagoniques,
il y a de quoi perdre son bon sens et se lancer, par exemple,
dans la confusion entre un dessin malheureux, et mauvais, très
mauvais, et l'offense aux musulmans, entre la colonisation, un
processus très dur, et l'humanisme. Ici comme là,
il convient d'être raisonnable et d'accomplir le geste simple
et sain de remettre chaque chose à sa juste proportion.
Arezki Metref
arezkimetref@yahoo.fr
Article paru dans "Le
Soir d'Algérie » le 5 février 2006
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