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par Djamel Alilat,
extrait du journal Liberté du 12/03/2006
À circuler dans
les rues dAkbou, de Tizi ou de Béjaïa, on se
rend compte que les filles habillées à loccidentale
sont toujours aussi nombreuses que belles. Le hidjab strict côtoie
le décolleté plongeant et le jeans moulant en bonne
intelligence, mais les villes étant par définition
cosmopolites, il faut emprunter les chemins qui montent vers les
villages reculés de la Kabylie pour prendre la véritable
température dune région que lon décrit
volontairement imperméable à lidéologie
islamiste.
Les héritières
de Fahdma NSummer seraient-elles en passe de troquer la
fouta pour la burqa ? Au vu des têtes voilées et
des longues robes grisâtres traînant par terre et
à lallure où ces accoutrements prolifèrent,
cest simplement une question de temps. Incontestablement,
le nombre des filles voilées a augmenté.
Saïd, professeur
danglais au lycée dun village situé
sur les contreforts des Bibans, témoigne : Il y a
encore quelques années, on ne comptait pas un seul hidjab
dans notre lycée et les premières filles qui ont
adopté cette tenue étaient regardées comme
des bêtes de cirque par leurs camarades. Aujourdhui,
elles sont cinq à six et jusquà dix par classe.
Il y a effectivement un phénomène du hidjab aussi
nouveau que fulgurant. Phénomène de mode ou
poussée dacné religieuse, le fait est trop
nouveau pour susciter encore un début de réponse.
Sauf chez Mohand, vieux routier de tous les combats pour la démocratie
et observateur averti de la société, qui nous propose
une explication : Les islamistes sont en train de revenir
en force et ils retravaillent la société au corps
en adaptant leurs méthodes aux techniques de ce siècle.
Parmi les techniques sataniques que les islamistes
ont détournées à leur profit, Mohand cite
linformatique. Un CD intitulé Aâdhab el qabr
est en train de faire des ravages dans tous les milieux scolaires,
du primaire à luniversitaire. Son contenu, des séquences
de films dhorreur gore ainsi que des images de cadavres
mutilés et défigurés, est supposé
montrer le châtiment divin réservé à
ceux qui omettent de faire la prière ou qui ont le malheur
daimer la musique, cette invention du diable pour détourner
le musulman de ses devoirs religieux. Fadila, stagiaire dans un
CFPA, en parle. Jai acheté le CD et jai
commencé à le visionner avec ma mère, mais
on sest enfuies de la chambre au bout de quelques minutes.
Insupportable ! Jen fais encore des cauchemars, avoue-t-elle.
Il ny a pas que
les filles à montrer des signes ostentatoires dadhésion
à lidéologie islamiste. La barbe et le qamis,
uniforme officiel des fous de Dieu, se rencontrent même
là où on les attend le moins. Dans les villages
les plus hauts perchés, les plus reculés. De ceux
qui ont échappé jusquà présent
à la lame de fond intégriste qui a balayé
le pays. Les premiers noyaux intégristes ont été
formés par de jeunes Algérois qui ont fui la guérilla
urbaine des années 1990 pour se réfugier dans leur
village dorigine.

Depuis, ils ont essaimé
dans et autour des mosquées. Au point de constituer aujourdhui
dans certaines localités une communauté assez forte
pour tenter de remodeler les murs selon leurs préceptes.
De jeunes imams, fraîchement diplômés de luniversité
islamique, sont également nommés dans des coins
reculés de la Kabylie. Se considérant encore à
lère des foutouhate el islamiya, ils
se donnent pour mission de ré-islamiser des populations
quils jugent impies dans leurs grosses majorités.
Ils rentrent alors en conflit avec elles dès quils
se mettent à bousculer leurs rites et leurs croyances.
Les exemples de ce forcing sont légion. Dans un village
de la commune de Boukhlifa, de jeunes barbus sopposent à
lorganisation de louwziâa ; un rite millénaire
auquel tiennent particulièrement les anciens, sous prétexte
quil sagit dune bidâa, une innovation
illicite. À Thaqerboust, cest le chant funèbre
qui accompagne traditionnellement le mort à sa dernière
demeure qui pose problème à un groupe de jeunes
islamistes sous le même prétexte.
À Tazmalt, cest
un projet de brasserie qui fédère les troupes islamistes
en vue de son blocage. Lenquête commodo et incommodo
est transformée en sondage de moralité islamique,
confie à un journaliste linvestisseur qui a dépensé
près de 10 milliards de centimes pour se retrouver lobjet
dun conflit religieux sur fond de querelles tribales et
de luttes de clans propres à la localité.
Un peu plus haut à
Ath Mlikèche, cest un barbu taillé
comme une armoire à glace qui aborde le responsable
du comité de village qui soccupe, entre autres, du
mausolée du saint patron du village, Sidi El Mouffok. Il
lui tient un langage tranchant : Ce que vous faites est
haram. Votre takorabt doit fermer. Organiser une tebyitha comme
vous le faites est un grand péché. Largent
que vous ramassez doit être versé à la mosquée,
dans une caisse spéciale. Cest à nous de sen
occuper. Inutile de vous dire comment les doléances
de ce preux chevalier de lintégrisme ont été
reçues, il ne devait visiblement rien connaître des
fiers Mlikèche. Beaucoup de villageois manquent de
tomber du haut de leur vieux frêne en apprenant que la construction
des tombes serait un péché inexpiable, le port de
bijoux pour un homme un crime impardonnable, et les photos dans
un cadre un acte abominable, selon ses zélotes aussi barbus
quobtus. On peut, bien sûr, multiplier les interdits
et les anecdotes de cette sorte à lenvi mais on peut
résumer en affirmant que partout, des islamistes, organisés
en sectes ou en lobbies, sattaquent à des rituels
et à des traditions séculaires jugés blasphématoires.
Les veillées
funèbres, les enterrements, les fêtes de mariage,
les fêtes de village, les visites aux saints tutélaires,
lorganisation de la prière dans la mosquée,
toutes les manifestations sociales, culturelles ou religieuses
font lobjet dattaques en règle en vue de les
changer, de les faire disparaître complètement ou
de les remodeler selon des critères religieux fraîchement
importés dArabie Saoudite.
La coordination du
mouvement des archs de Béjaïa a essayé de tirer
la sonnette dalarme : Cest une pandémie
salafiste ! lit-on dans une de leurs déclarations.
Salafiste ? Le mot est repris au vol par Zahir, enseignant de
tamazight dans un lycée de la vallée de la Soummam.
Le prof déducation islamique dans notre lycée
se dit ouvertement salafiste. Il enseigne, vêtu à
lafghane, barbe et qamis de rigueur. Il ne connaît
quIbn El Baz et, à chaque fin de cours, il est entouré
par des élèves auxquels il distribue des livres
et des CD, nous raconte-t-il. En effet, beaucoup de professeurs
venus de régions limitrophes ont transformé la tribune
offerte par lÉducation nationale en mihrab doù
ils prêchent pour un islam radical. Et ils ne prêchent
pas toujours dans le désert.
Sur un plan plus général,
de plus en plus de commerces ferment à lheure de
la prière du vendredi, et les mosquées voient un
afflux juvénile jamais observé auparavant. Les islamistes,
enhardis par ces signes précurseurs de la sahwa, nhésitent
plus à activer au grand jour. La matière première
qui leur fournit le combustible est disponible en grandes quantités
: chômage, insécurité, alcool, drogue, prostitution,
crise identitaire, atomisation de la société civile,
effacement des partis politiques kabyles traditionnels, disparition
du MCB suivie par celle du mouvement citoyen, traumatismes liés
à la mort de Matoub Lounès, aux émeutes du
Printemps noir, exode massif des élites de la région
vers la France, etc. La liste des maux dont souffre la Kabylie
est tellement longue quil serait illogique que lislamisme,
dans sa version la plus hard, cest-à-dire le salafisme,
ny trouve pas sa place.
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