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La révolte,
face à l'injustice de ma condition, me pousse à
battre en brèche les coutumes imposées par les hommes.
En relatant mon histoire, je revisite d'abord ma mémoire,
les moments de bonheur de mon enfance, bercée par la voix
chaude de mon grand-père lorsque assise sagement sur ses
genoux, j'écoutais attentivement pour la énième
fois ses contes magiques de Kabylie... "
Entretien
avec Shamy Chemini

Monde-berbere.net : après les Abranis qui, depuis
1967, par leurs textes, ont mené un combat identitaire,
vous dirigez-vous définitivement vers l'écriture
ou/et le cinéma ?
Shamy Chemini : initialement,
je voulais écrire et continuer les Abranis. J'ai
été pris au piège, j'ai trouvé que
la littérature est beaucoup plus prenante que la musique.
Mais, avec ce que nous avons vécu pendant plus de 30 ans,
Karim et moi, mon souhait serait que nous fassions au moins un
dernier album ensemble et un dernier grand spectacle.
Que pensez-vous
de la production cinématographique kabyle qui se fait malgré
la répression ? Est-elle suffisante ? De bonne qualité
?
Je me suis promis de
ne pas critiquer le cinéma amazigh avant qu'il n'atteigne
une centaine de films. Ce qui m'intéresse, c'est qu'ils
existent et je constate qu'il n'y en a pas assez. Nous n'en sommes
pas à prétendre être à Cannes ou à
Hollywood, il faut tout simplement qu'ils naissent et se montrent,
dans un premier temps. A vos caméras tous !
Si vous étiez
un haut responsable en Kabylie, en Algérie, quelle est
la première mesure que vous prendriez pour améliorer
le sort des femmes ?
Etant antimilitariste,
je ferais un service civil (à la place du service militaire)
pour tous les hommes de 18 à 70 ans. Je leur apprendrais
à considérer leur mère, leur femme, leur
fille et leur grand-mère. Ce service civil serait rigoureux,
destiné à l'apprentissage du respect de "l'autre",
sans considération de sexe. En quelque sorte, apprendre
à se battre contre la bêtise, parvenir à la
formation d'un citoyen afin de construire une société
nouvelle.
Le code de la famille
empoisonne la vie des femmes algériennes. Pensez-vous qu'il
ait encore de nombreux jours devant lui ?
L'Algérie est
pleine de paradoxes. Des femmes algériennes ont piloté
des avions de chasse avant les Françaises ! Mais depuis
les années 80, ce pays a reculé d'un siècle
dans tous les domaines. Je ne fais pas confiance aux politiques
parce qu'ils sont semblables à la queue du coq dirigée
dans le sens où le vent souffle le plus fort.
Ce code instauré en 1984 est une façon de faire
plaisir aux conservateurs de tous bords. Il y a une espèce
de complicité entre tous les hommes, quelque part, ça
les arrange tous. On l'impute au pouvoir mais ce n'est pas pour
autant qu'il ne convienne pas à toute la société
masculine. Les hommes musulmans et du monde arabe ont un problème
avec la femme.
Il est inhumain de ne pas respecter la personne qui vous a donné
la vie, ne pas considérer sa mère, sa sur,
sa femme. J'ai l'impression qu'une partie de ce monde patriarcal
et misogyne marche sur la tête.
Avez-vous subi dans
votre vie une expérience qui vous permette de mieux comprendre
ce qu'une femme peut ressentir lorsqu'elle est " enfermée
" au domicile conjugal ?
Je n'ai jamais voulu
médiatiser mes déboires personnels avec le pouvoir
algérien mais j'ai été emprisonné
en 1975 à Sidi-Aïche. Les gens qui mettent en avant
leurs problèmes physiques et matériels avec le pouvoir,
réduisent les difficultés de tout un peuple à
des considérations particulières. C'est injuste.
Tous les Algériens ont souffert d'un pouvoir ignorant et
répressif, en faire une question individuelle les affaiblis
encore un peu plus.
J'ai fait un documentaire pendant une période sensible,
j'ai pris des risques, mais je n'en fais pas tout un plat, je
dis que j'ai fait mon devoir parce que des gens sont morts.
Quand on est connu et que l'on s'oppose, c'est normal d'avoir
des déboires avec le pouvoir, chacun doit assumer ses propos
et prendre ses responsabilités. Mais les gens qui n'ont
rien fait, ce n'est pas normal qu'ils en aient ! En Algérie,
tout le monde est menacé. C'est pour cela que je trouve
malsain, en tant que personnalité connue, de dire : j'ai
été emprisonné
On ne devrait pas mettre
cela en avant, parce que le succès, l'émotion que
le public nous donne, ça vaut toutes les prisons. J'ai
l'impression que parfois on s'en sert : voilà, j'ai bien
milité, j'ai fait de la prison, applaudissez-moi, merde
!
Pour revenir à votre question, j'ai connu l'enfermement
même s'il ne fut pas si long que celui de Lundja !

Lundja d'hier et
Lundja d'aujourd'hui. Face aux lois d'un pouvoir conservateur
et rétrograde, avez-vous connaissance que la Lundja d'aujourd'hui
a, de plus en plus, des revendications pour que son statut atteigne
au moins celui de l'homme ?
Oui, beaucoup de revendications
mais j'ai remarqué que les jeunes n'ont pas tous ces problèmes
entre eux. Les Algériens de 20 ans ne sont pas machos,
ils ont envie de vivre, ils n'ont pas de problèmes avec
les femmes. Ils ont mangé la même vache enragée,
ils ont eu les mêmes complications, oppositions, avec leurs
parents et la société. Je suis plutôt optimiste
Seulement, pour que ces jeunes arrivent au pouvoir, ça
demandera du temps. C'est une question de génération.
Nous sommes confrontés à plusieurs problèmes
: la décolonisation, la mémoire, la religion, le
sous-développement, l'inquisition, l'immigration, le désarroi,
l'oppression. Nous avons vécu en quelques décennies
ce que certains peuples ont traversé en plusieurs siècles
! Par exemple, avant que l'Europe ne se débarrasse ou du
moins, mette de côté la Chrétienté
(l'Inquisition, la Saint-Barthélemy), cela a mis des siècles
alors que nous, tout nous tombe dessus en même temps !
Ceux qui sont au pouvoir misent sur l'ignorance, ceux de là-bas
comme ceux d'ici. Ils sont complices de toute manière.
Mais la jeunesse d'ici et de là-bas, on ne peut pas la
duper.
En France, on voit bien qu'il n'y a pas de racisme (sauf un petit
pourcentage) entre jeunes Français et étrangers,
qu'ils soient Noirs ou pas. Ce sont les anciens qui leur font
croire cela. En Algérie, c'est pareil. Je vous donne un
exemple bien précis : ma mère a peur des Sénégalais
parce que la France a envoyé des Sénégalais
lors de la guerre d'indépendance. Ces Sénégalais
avaient reçu des ordres : ils ont volé, violé,
tué. Toutes les personnes de la génération
de ma mère, quand on leur parle de Sénégalais,
ils pensent torture et haine. Si on va à Tizi-Ouzou aujourd'hui,
les Sénégalais sont là et il n'y a pas de
problèmes. Les jeunes font des tas de choses ensemble et
les Sénégalais apprennent même des mots en
kabyle ! Cette cohabitation était impensable il y a une
vingtaine d'années
Je pense que les jeunes sont moins obtus que les anciens. Peut-être
sont-ils un peu trop fainéants, se shootent-ils un peu
trop (nous - les anciens - on se shoote avec des mensonges). Je
trouve les jeunes plus positifs que l'ancienne génération.
Ils disent : "Ecoute, ne me raconte pas de conneries, ma
femme est Française ou Belge, on vit ensemble et tout se
passe bien." Ou encore "C'est quoi ce que tu me racontes
sur mon copain Mohamed ? Je le connais Mohamed, il est bien !
Nous avons étudié ensemble."
Ce n'est pas comme avant lorsque l'on dénigrait et qu'ils
écoutaient. Aux jeunes en France, on ne peut pas leur faire
avaler n'importe quoi sur les Arabes ou sur les Berbères
Les peuples opprimés
sont sous les feux de l'information de temps en temps
et
puis
délaissés. Quelle est la solution pour
qu'ils ne tombent pas régulièrement, dans l'oubli
? Que faire pour mobiliser la classe politique européenne
?
Jugurtha a dit : "Rome
est à vendre" (1). Les démocrates sont à
vendre. A travers le phénomène de la décolonisation,
il n'y a plus de motivations de la classe politique, les hommes
politiques n'aiment plus leur propre pays, leur peuple. Ils n'ont
pas un idéal pour le sortir du chômage etc
La seule chose qui les intéresse, ce sont leurs biens personnels,
les élections, leur entourage, leur résidence secondaire.
On ne peut pas mobiliser la classe politique européenne
parce qu'elle est vendue aux dictateurs des pays du tiers-monde
: Omar Bongo, Mohamed VI, Bouteflika, Kadhafi, il n'y a que des
dictateurs
Ils mangent ensemble, font la fête ensemble,
passent des vacances au Maroc, en Egypte, ils sont amis
Les Présidents élus démocratiquement sont
comme " cul et chemise " avec les dictateurs qui sucent
le sang de leur peuple
La seule solution est que le tissu associatif se développe
pour que les gens créent du lien social, se rencontrent
et échangent davantage. Il faut que les pays du tiers-monde
se soulèvent et se débarrassent de leurs dictateurs
ensuite qu'ils désignent quelqu'un de leur choix et si
ça ne va pas, après quatre ou cinq ans, il dégage.
La solution ne peut pas venir de l'Europe.
Entre le système
européen qui veut qu'on ne s'occupe pas des affaires du
voisin (qui est souvent de l'indifférence) ainsi que sa
légendaire "tolérance" (qui est, elle,
souvent de façade) et le système actuel dans les
petites villes et villages kabyles qui consiste à juger
négativement les déplacements et activités
" hors norme " des femmes, y a-t-il, à votre
avis, une possibilité d'atteindre un juste milieu en Kabylie
?
En Kabylie, honnêtement,
nous sommes dans une situation dont personne ne connaît
l'issue. Il y a plusieurs obstacles : les Arabo-Baathistes (l'Orient)
ne sont pas décidés du tout à enlever la
main mise qu'ils ont sur l'Afrique du Nord. C'est comme un animal,
tant que vous lui marchez sur la queue, il n'arrête pas
de crier.
Les Kabyles ne sont pas clairs avec eux-mêmes, par rapport
à ce qu'ils veulent. Ces contradictions viennent de l'Histoire,
de la mémoire et du mensonge. Quand les gens sauront ce
qu'ils veulent être réellement, les paradoxes vont
s'évaporer. Et là, on pourra espérer construire
cette Méditerranée des deux bords servant de trait
d'union avec l'Afrique noire.
On ne peut rien faire tout seul ! Et pour le moment, l'Afrique
du Nord, dans la pensée collective, c'est l'Orient. Et
de là découlent trop de choses. Donc, mon souhait,
c'est le rythme africain avec le rêve américain orchestrés
par l'expérience occidentale ! Cela ferait faire une belle
danse à ces Méditerranéens ! Ces Latins et
ces Berbères vivront en paix et découvriront que
plus de choses les unissent que le contraire
Il y a un problème que personne ne soulève, c'est
que l'Orient nous fait faire une sacrée danse depuis 2000
ans ! Le Judaïsme n'a pas été prosélyte,
il n'a pas fait de mal. Depuis la Chrétienté et
l'Islam, deux milliards d'individus n'arrêtent pas de s'étriper
! Chacun vous dit : "C'est par ici la direction, c'est moi
qui détient la Vérité !" Depuis 2000
ans, l'Orient perturbe l'Europe et l'Afrique. N'oublions pas que
les premiers à avoir fait des Noirs, des esclaves, ce sont
les Arabes, les Musulmans, avant les Européens. Je ne peux
pas reconnaître une religion qui a en son sein des esclaves.
Si Dieu existe, il ne peut pas accepter une telle situation.
Comment éviter
que, de plus en plus, la Kabylie se vide par l'exil de ses substances
les plus importantes, c'est-à-dire la force du travail
et les intellectuels et scientifiques de premier ordre ?
Pour que la Kabylie
cesse de se vider de son sang, les Kabyles d'Europe doivent jouer
un rôle important. Ils doivent s'unir, créer de l'industrie,
s'entendre et informer sur ce qui se passe là-bas. L'un
fait un livre, l'autre un film, l'autre des chansons. On doit
leur dire "On est avec vous, courage, ce système n'est
pas une fatalité, le bonheur n'est pas ailleurs."
C'est entre nos mains et tant que cela ne se fera pas, la Kabylie
se videra. Ils arriveront ici pour se faire exploiter par nous,
les immigrés de France bien installés.
C'est le désespoir qui les fait partir. Ils se disent qu'on
les a oubliés. Ils ont père et mère en retraite,
quand ils vont mourir, ils n'auront plus rien ! Nous, les immigrés,
y sommes pour quelque chose, indépendamment des problèmes
politiques, identitaires, etc
Je trouve que nous ne faisons
pas suffisamment pour les gens restés là-bas. A
nous d'utiliser notre intelligence pour contourner le pouvoir
parce qu'autrement, le sang appelle le sang. On se trouve alors
dans un esprit vengeur. Hier, on bannissait le fils de Harki,
demain, on bannira le fils du général, on ira jusqu'où
comme ça ? C'est le père qui a fait, pas le fils.
C'est une ritournelle sans fin : votre père m'a fait ça,
je ferai ça à votre fils. Il faut arrêter
cette escalade de haines inutiles. Nous devons mettre en avant
notre bon sens, sans vengeance mais avec justice. Un délit
reste un délit, un crime reste un crime, il doit y avoir
jugement. Si la justice n'était pas défaillante,
le peuple lui ferait confiance !
Que pensez-vous
du refus du pouvoir d'officialiser Tamazight sous le prétexte
que Bouteflika avance : " je suis Berbère mais l'islam
m'a arabisé " ?
C'est de la politique.
Bouteflika sait qu'il est Berbère. Comme Jacques Attali
qui s'appelle Aït Ali en réalité. Demain on
va trouver des policiers beurs en France qui seront plus racistes
envers leurs "compatriotes" que d'autres. C'est un problème
géopolitique. Le pouvoir en Algérie est aux mains
des Arabo-Baathistes. Tout le monde le sait. Nos décideurs
n'ont ni foi ni loi, encore moins d'identité. Seuls comptent
le pouvoir et l'argent, pour le reste, la question ne les effleure
pas !
Les Européens et les Orientaux ne veulent pas que cette
identité "berbère" revienne. C'est un
danger pour l'Orient et pour l'Europe. Si cette identité
ressurgit demain, les Berbères vont exiger leurs droits.
Ils voudront négocier d'égal à égal.
Ils essaient donc de nous perturber pour préserver leurs
intérêts : les Orientaux nous fourguent leurs livres,
leur démagogie et La Mecque et l'Europe veut avoir accès
à notre pétrole. Ils savent tous que le seul moyen
d'installer une démocratie en Afrique du Nord, c'est de
faire émerger l'identité berbère. Mais cela
ne les intéresse pas !
Voulez-vous donner
un conseil en tant que Kabyle résidant en Europe aux Kabyles
de Kabylie ?
On ne peut rien faire
sans s'aimer. Je trouve qu'on ne s'aime pas suffisamment entre
nous pour travailler ensemble et pouvoir faire des choses positives.
On s'autocritique, on s'auto-flagelle sans construire, parce qu'on
ne s'aime pas assez. On s'aimait dans le passé mais c'est
fini à présent. Chacun pense que l'autre est un
traître. Pour faire quelque chose de positif, aimez-vous
!
Interview : Laurence
D. et Rachid B.
(1) NDLR :
" Brutal et cynique, Jugurtha massacre les deux fils de Micipsa
et réunit la Numidie sous son autorité. Il s'en
prend aussi aux marchands romains. Sommé de se justifier,
il tente pendant un temps d'éteindre la colère de
Rome en stipendiant sénateurs et consuls. "Ville à
vendre," s'écrie-t-il en quittant Rome, "il ne
te manque qu'un acheteur". Une première armée
envoyée à la poursuite de Jugurtha est battue et
contrainte de passer sous le joug. " - http://www.herodote.net
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