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Pour des problèmes
de temps et de spéculations intellectuelles, nous naborderons
pas dans cette communication la question des définitions
pour montrer le distinguo quil y aurait à faire entre
peuple et nation, tant ces deux notions sont aujourdhui,
selon les langues et les pays, allègrement interchangeables.
Nous sommes tous ici en butte à des pouvoirs qui ne veulent
pas nous reconnaître. Lun des combles de labsurde
est dêtre amenés à essayer de prouver
notre existence à celui qui a décidé de nous
nier. Le combat est perdu davance puisque nous sommes déjà
coupables dinexistence. Aussi, pour ce qui nous concerne
en tant que Kabyles, soyons sérieux et remettons les choses
en place, sereinement. La Kabylie dont les enfants, aujourdhui,
sont le tiers des Algériens, est une nation qui a perdu
sa souveraineté en 1857 face à larmée
colonialiste française. La supériorité technologique
militaire en eut raison à ce jour, suite à sa révolte
de 1871. Les petits enfants des insurgés dalors,
voulant récupérer leur liberté au début
du XXe siècle, sétaient massivement investis
dans le Mouvement de libération nationale au profit de
lAfrique du Nord jusquen 1962. Au lendemain de lindépendance
de lAlgérie, les responsables politiques de notre
région (KRIM Belkacem notamment) comprirent très
vite que la Kabylie était en train de perdre, face à
larmée « nationale », stationnée
pendant la guerre derrière les frontières algéro-tunisiennes
et algéro-marocaines, ce quelle venait darracher
de haute lutte, au prix de centaines de milliers de morts et plus
de sept ans de guerre, à larmée française
: sa liberté. Une insurrection militaire conduite par le
FFS de Hocine AIT AHMED dès 1963 se termina par un désastre
en 1965. Depuis cette dramatique aventure, le peuple kabyle hésitait
à saffirmer devant un pouvoir sanguinaire et obtus.
Nos élites se tournèrent alors vers le combat identitaire,
linguistique et culturel pour résister contre la politique
darabisation mise en uvre pour nous dépersonnaliser.
Le MCB (Mouvement Culturel Berbère) venant de naître
finit par déteindre près de dix ans plus tard sur
toute lAfrique du Nord berbérophone. Malgré
le sabotage économique de la Kabylie organisé par
le pouvoir algérien, malgré la pression fiscale
exercée sur elle pour écumer tout excédent
financier dégagé par notre région, malgré
la répression permanente contre les militants kabyles dits
« berbéristes », malgré le déni
identitaire et linguistique dont nous étions victimes,
nous avions continué à taire nos réelles
profondes aspirations. Ce nest que lorsque ce « pouvoir
assassin », tira sur nos enfants au printemps 2001 que nous
décidâmes de rompre définitivement avec la
démarche et lidéologie du MCB qui ont inspiré
les partis politiques de la région, le FFS et le RCD. La
revendication dautonomie régionale pour la Kabylie
fusa. Elle est, depuis quatre ans maintenant, portée par
notre mouvement, le MAK. Nous pouvons aujourdhui affirmer
sans risque de nous tromper que le peuple kabyle est désormais
en marche pour de nouveau maîtriser son destin et récupérer
sa souveraineté sur son territoire.
Chers amis !
Si la Kabylie et nos
nations respectives sont dans la situation dincapacité
à accéder à leur pleine souveraineté,
cest parce que, partout dans le monde, les textes de lois
énoncent les droits et devoirs des citoyens, ceux des Etats
mais taisent étrangement ceux des peuples. Même la
Charte des Nations Unies qui consacre le « droit des peuples
à disposer deux-mêmes » sarrête
à la frontière de chaque Etat existant. Nulle «
ingérence étrangère » navait
le droit de sexercer sur un Etat qui, à lintérieur
de ses frontières, opprime un ou plusieurs de « ses
» peuples, dès lors que lui-même nest
pas pour lONU un Etat colonial, cest-à-dire
lémanation dune puissance étrangère.
Le problème qui nous intéresse aujourdhui,
celui des nations sans Etat, ne se pose pas aux pays où
il nexiste quun seul peuple mais à ceux qui
en comptent plusieurs dont ceux qui bordent la Méditerranée.
En effet, même lEurope continue toujours dêtre
secouée par des conflits aux Balkans et par les dénis
opposés à lexistence de peuples distincts
à lintérieur de ses Etats membres, comme la
France, lEspagne ou lItalie.
Chers amis,
Si, sur la rive Nord
de la Méditerranée, lEurope en construction
se voile toujours la face devant ses propres nations dont on empêche
laccession à un statut dEtat souverain par
ceux érigés vers la fin du Moyen âge, il nen
demeure pas moins que sur son flanc Sud la situation est autrement
plus dramatique. Colonisée par les puissances européennes
au 19e siècle, la rive Sud sest vue imposer des frontières
qui navaient tenu compte que des intérêts des
colonisateurs. Si en Europe cétaient les peuples
qui, au forceps, avaient créé des Etats, en Afrique
du Nord cest à chaque Etat nouvellement créé
par la colonisation quil avait fallu, artificiellement,
adapter une nation. La décolonisation à partir des
années cinquante sest avérée nêtre
quune simple reconduction des Etats coloniaux. Elle a été
renforcée par la consécration de « lintangibilité
des frontières héritées de la colonisation
» comme principe immuable du droit international. Les peuples
que ces frontières ont piégés malgré
eux à lintérieur de chaque pays ont été
sommés par cette nouvelle norme de se taire ou de se battre
pour la conquête du pouvoir, souvent ethnique. En Afrique
du Nord, par exemple, tous les peuples berbères (Chleuh,
Rifain et amazigh au Maroc ; Kabyle, Chaoui, Touareg, Mozabite
en Algérie ; Djerbi en Tunisie et Zwari et Nefoussi en
Libye) se sont retrouvés minorisés et contraints
de subir le dictat des politiques darabisation qui, à
terme, veulent leur mort.
Pourtant cétait en Algérie que sétait
tenue, en juillet 1976, une réunion dun certain nombre
de pays du Tiers-monde pour proclamer « la Déclaration
Universelle des Droits des Peuples » soutenant le principe,
pour chaque peuple, de recouvrer sa souveraineté, y compris
par les armes ! Il sagissait alors pour Alger de soutenir
le « peuple du Sahara Occidental » contre le Maroc
et le palestinien contre Israël. Il occultait superbement
les peuples amazighs existants sur son propre territoire. Aujourdhui,
aucun des peuples berbères énumérés
ci-dessus na acquis ses droits à sa reconnaissance
et à ses propres institutions. Les Etats nord africains
quon peut aisément qualifier de racistes au vu de
leurs politiques anti-amazighes ont été jusquà
fonder contre leurs peuples berbères « lUnion
du Maghreb Arabe ». Il nen demeure pas moins que depuis
le nouveau millénaire ces peuples commencent à séveiller
à leurs droits légitimes comme latteste depuis
2001 lexistence dune revendication dun Etat
régional autonome sur le modèle catalan, en Kabylie,
puis au Rif et bientôt dans les Aurès (au Sud Est
algérien).
Nous constatons malheureusement que la rive Sud de la Méditerranée
nest pas au même niveau de revendication que sa sur
du Nord où les nations opprimées, ici présentes,
postulent toutes légitimement à leur indépendance.
Sur la côte nord africaine, les vicissitudes de lHistoire
font que le statut de large autonomie pour nos nations sera largement
suffisant pour des décennies. Pour passer de lautonomie
à lautodétermination, à lordre
du jour du débat de ce soir, nous devrions dabord
accéder à cette autonomie qui, déjà,
savère laborieuse et difficile à arracher
dans des pays où le personnel politique au pouvoir est
aussi incompétent quarriéré. Nous avons
donc besoin de votre soutien, nous avons besoin que vous nous
preniez la main comme vous venez de le faire en nous honorant
de cette participation à cette première rencontre
des NSE. Notre solidarité avec vos revendications démocratiques
est totale. La solidarité internationale entre nations
opprimées est une nécessité et un devoir.
Le peuple kabyle qui suit avec attention vos déclarations
et vos actions vous accompagne de tous ses vux de réussite.
Le cas des peuples sans Etat (PSE) ou des nations sans Etat (NSE)
nest malheureusement pas le propre de la Méditerranée.
Toute lAfrique et toute lAsie sont en proie à
la même situation et si lon ny remédie
pas rapidement, ces continents seront bientôt le théâtre
dhorreurs comme celles qua déjà connues
le Rwanda, lex Yougoslavie, le Libéria, le Congo,
le Soudan, lIrak, le Sri Lanka, lAfghanistan... Les
exemples de par le monde sont légion. Cest pourquoi,
comme vous le savez chers amis, plutôt que de séchiner
à garder coûte que coûte une unité de
façade ou une unité de dupes de chaque Etat où
des peuples sopposent ou sont en butte à leur émancipation,
il serait plus sage pour lhumanité de sorienter
vers des modèles de gouvernance qui ne compromettent pas
la paix et la démocratie dans les pays où existent
plusieurs nations. Les systèmes de fédéralisme,
ou à tout le moins, des autonomies régionales qui
sont un moindre mal par rapport à leur situation actuelle,
constituent la seule voie de salut pour permettre des évolutions
heureuses et consenties par toutes les nations en proie à
des problèmes de souveraineté. A ce titre, quoi
quon puisse penser des Américains dans le Golfe,
la nouvelle constitution irakienne quils viennent dinspirer,
fondée sur le fédéralisme et la démocratie,
est un exemple quil ne serait pas raisonnable pour nous
de balayer dun revers de la main. Nous avons nos amis Kurdes
dans cette rencontre, ils nous diront mieux que quiconque les
avantages quils en tirent par rapport au régime de
Saddam Hussein avec ses opérations « Anfal »
de 1988 et 1989 à travers lesquelles il les exterminait.
Ils nous diront aussi si en Turquie, ils seraient plus à
laise avec un système fédéral à
la place de ce quils subissent depuis plus dun siècle.
Chers amis,
Si nous voulons changer
le monde dans le sens du progrès pour toute lhumanité,
nous sommes condamnés à nous remettre en cause dans
nos manières de penser celle-ci, la planète et lavenir
des peuples. Il ne sagit pour nous ni de dresser les nations
les unes contre les autres, ni de faire abstraction de leurs différences,
voire de leurs oppositions. Notre objectif est de rendre le monde
plus humain, plus tolérant, plus libre, plus ouvert, plus
démocratique et plus équitable. Il sagit surtout
de bâtir un monde plus accepté par tous sans pour
autant que soit compromis le développement durable de nos
pays respectifs. Ce sera là une réinvention de lespérance
et de lidéalisme humains sur la base non pas de la
répression de nos différences, non pas sur celle
des dénis multiformes auxquels nous avons été
confrontés tout le long de notre Histoire et qui continuent
dempoisonner notre quotidien, mais sur celle du respect
mutuel entre les nations à partir dabord de ce quelles
sont. Il ne saurait y avoir, sur une parcelle de la planète
Terre, de paix qui puisse être fondée sur une injustice,
un contrat dunité nationale inique assurant la domination
dun peuple sur un ou plusieurs autres. Nous pensons que
lun de nos défis majeurs daujourdhui
est de doter chaque nation, chaque peuple qui le souhaite, dun
état qui lui soit propre. Cest une manière
de réaliser la mondialisation des valeurs et des peuples
à la place de celle des marchandises à laquelle
le capital souhaiterait nous soumettre et nous réduire.
Pourquoi un état pour chaque peuple ? Car lEtat cest
comme un toit pour un être humain, un tuteur pour une plante,
un avocat pour un justiciable. Un peuple ou une nation ne se réalise
pleinement quau travers de ses propres institutions. LEtat
est lincarnation dun peuple en tant quêtre
collectif. Il en est sa consécration. Un peuple sans état
est un esclave.
Chers amis,
La meilleure façon
de conclure nos travaux serait de considérer ce colloque
sur les nations sans Etat en Méditerranée comme
le premier du genre qui en appelle dautres dont la périodicité
est à définir. Nous manquerions, par ailleurs, de
générosité à la limiter aux seuls
peuples méditerranéens, tout comme il serait injuste
que ses frais soient supportés par la seule digne et généreuse
Catalogne. LONU est à mettre à contribution
à travers la mise sur pied dune organisation internationale
des « nations sans Etat » qui sera, nous en sommes
sûrs, dune aide précieuse pour le monde et
dune grande efficacité dans la résolution
des conflits mettant aux prises des peuples contre des Etats,
indispensable donc pour le maintien de la paix à travers
la planète. Dans tous les cas, il serait plus judicieux
de rédiger une nouvelle charte universelle des droits des
peuples, den faire une nouvelle proclamation et de la soumettre
aux instances internationales (Assemblée générale
des Nations Unies, Conseil de sécurité) pour son
adoption et sa ratification. Cela nous permettrait de construire,
pour demain, un monde dont nauront pas à souffrir
les générations futures.
Je vous remercie. Gracias
!
Barcelone le 24/11/05.
Ferhat MEHENNI
Porte-parole du Mouvement pour lAutonomie de la Kabylie.
(M.A.K)
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