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Association culturelle N'Imazighen

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"LES CHANSONS  DE MATOUB sont une thérapie de groupe"

Entretien avec Hacène Hirèche et Aomar Mohellebi

1- Aomar MOHELLEBI : Qu’aurait été le combat pour la langue amazighe sans Matoub Lounès ? Son absence a montré que sa présence était le moteur et la locomotive de la lutte pour la reconnaissance de la langue berbère. Depuis son assassinat, la Kabylie est normalisée. Des événements pour le moins provocateurs comme Alger, capitale de la culture arabe, ont eu lieu en Kabylie sans qu’aucun ne daigne lever le petit doigt. Matoub, à lui seul, aurait pu renverser la vapeur. Comment expliquer le pouvoir qu’il avait sur la Kabylie et pourquoi sa voix portait si loin ?

Hacène HIRECHE :Il faut d’abord rendre un grand hommage à Matoub Lounès et avoir une pensée pour sa famille et pour ses admirateurs, ses soutiens et pour tous ceux qui ont à cœur son combat et sa mémoire. Son apport à la culture berbère est considérable. L’onde de choc de son action a dépassé toutes les frontières et c’est une des raisons qui ont fait qu’il a eu des ennemis. Ils voyaient en lui un frein à leurs funestes desseins. Il a été incontestablement un moteur du mouvement culturel berbère. Il avait une force, un dynamisme, et un esprit de sacrifice et de révolte qui ont fait de lui un mentor pour la jeunesse kabyle. A cette jeunesse il lui parlait dans sa langue tant du point de vue du verbe que du point de vue du rythme et du ton : une véritable synchronisation entre lui et la rue. C’est la raison pour laquelle ses chansons ont déteint sur la société. Il y a planté un germe d’insoumission. C’est pourquoi je ne crois pas que la Kabylie se normalise. Il y a eu le printemps noir dont l’étincelle est partie de chez lui, de sa tribu, ce lieu de premier ancrage de son combat. Il n’y a pas de hasard : il s’agit d’actions initiatiques et At Dwala en sont le réceptacle. La Kabylie a connu d’autres péripéties et l’onde de choc a traversé la Méditerranée et parcouru également le Maroc du nord au sud ! C’est énorme. A lui seul il a symboliquement réhabilité l’empire almoravide et l’empire almohade comme il a redonné le souffle à la terre de Massinissa. Ses valeurs de sincérité, de sacrifice, de liberté s’inscrivent dans la droite ligne de  la pensée berbère et c’est une des raisons de son succès, de la confiance que lui a très tôt accordé la jeunesse kabyle. Tout se passe comme si, n’ayant pas d’enfant, il est devenu, à l’image de Si Muhend U Mhend et de Slimane Azem, le dépositaire de la quête et de la transmission transgénérationnelles.

Quant à « Alger capitale de la culture arabe », ma lecture est totalement différente. Ce genre de manifestation s’organise pour les cultures étrangères. Alger peut et doit être capitale de la culture chinoise, brésilienne, indienne etc. C’est ce qui se passe en France : nous avons eu l’année de l’Algérie, du Maroc, de la Chine …Vous vous imaginez Paris capitale de la culture française ? Cela n’aurait aucun sens. C’est le même schéma pour l’Algérie. Les intentions conscientes ou inconscientes des initiateurs de cette manifestation s’inscrivent dans cette optique, faire découvrir aux Algériens ce qui ne leur appartient pas.

2-A.M :Dans sa poésie, au-delà de ses textes débordant de talent, on retrouve des mots et des expressions de la langue kabyle qui sont rarement utilisés, ou bien carrément oubliés. Jamais un poète kabyle n’a écrit ses textes avec autant de précision. Il a réussi ce pari sans avoir recours aux néologismes. Sur le plan linguistique, quel a été l’apport de la poésie de Matoub à la langue berbère ?

H.H : Les textes de Matoub perturbent l’esprit pour y saisir un sens marqué par de lourdes et douloureuses expériences subjectives, d’où son vocabulaire incisif. Dans l’affrontement culturel et politique que vit la Kabylie depuis des décennies, ces textes naissent d’une profondeur multiple et appréhendent un moment originel de la création littéraire. A tous les niveaux de son verbe surgit une dimension intérieure qui projette des images mythiques de son pays, de sa culture de son propre itinéraire. Matoub se veut total, un homme complet : à la fois universel et personnel, en même temps éternel et temporel.  Sa poésie est le lieu de l’explosion, de la révolte, du refus et propose un univers délivré des peurs génératrices de lâchetés. En même temps - et ses détracteurs ne l’ont pas compris -, il réclame haut et fort un monde harmonieux, solidaire et fraternel pour tous. De ce point de vue, Matoub est un véritable architecte et c’est pourquoi il parcourt le monde pour fabriquer des espaces nouveaux de liberté. Cela fait de notre artiste un homme tendre et dur à la fois à l’image de la vie des femmes qui l’ont élevé. Dans la poésie de Matoub, se trouve ce lien de loyauté invisible qui le relie aux ancêtres. Je veux dire par là que l’étude de ses chansons (paroles et mélodies) pose l’hypothèse de l’inconscient filial et collectif.  Les jeunes universitaires qui se penchent sur son œuvre ont tout intérêt à utiliser les outils de la psychogénéalogie, de l’ethnopsychologie et de la programmation neurolinguistique pour entrer dans les profondeurs d’un sens enseveli. Pour moi le grand apport de Matoub se situe là dans le domaine des sciences de l’homme.

3- A.M : Matoub a également été le seul à avoir chanté toute l’histoire de sa vie sentimentale, sans aucun tabou ; il a été jusqu’à dévoiler ses problèmes personnels avec son ex-femme Djamila. Dans une société aussi conservatrice, plutôt hypocrite comme la notre, comment expliquer ce courage de la part de Matoub ? Le paradoxe est d’autant plus grand que la société adopte tout ce qu’il chante sans rechigner et sans trouver cela « anormal ». S’agit-il d’un pouvoir qu’a le poète sur son peuple ?

H.H : C’est ce que je disais plus haut : Matoub est un artiste total. Il aime le contact vrai, le libre étalement des surfaces. Il y a comme un glissement honnête de conscience à conscience susceptible de changer le regard de la société. Malheureusement il n’a pas eu le temps de poursuivre son œuvre de métamorphose. Et c’est (peut-être) pourquoi il est happé par la mort pour resurgir plus vivant que jamais. Aujourd’hui Matoub vit dans tous les lieux qui lui étaient familiers. La société accepte le langage du changement quand il vient d’un mentor. C’était le cas pour Si Muhend au 19ème siècle. C’est une action thérapeutique. La culture est à la fois stable et modifiable. Les changements ne pénètrent l’individu et la société que si l’agent du processus de changement joue sur les deux tableaux. Or Matoub s’adresse aux deux cerveaux de l’être humain : au cerveau droit par le beau, les rimes etc. et au cerveau gauche par l’analyse, la rationalité… C’est un suggestologue parfait, au sens éricksonien et lozanovien!

4- A.M. : Comme cela fut le cas pour l’amour, Matoub a aussi chanté sur des thèmes sacrés avec la même hardiesse sans pour autant se faire rejeter. C’est plutôt au contraire auquel nous avons assisté. Je peux parler de sa façon d’évoquer la religion, la liberté sexuelle de la femme (dans le dernier album), ses critiques sans ambages des croyances maraboutiques, la stérilité… S’agit-il de courage ou de sincérité ? Ou les deux à la fois ?

H.H : Matoub prend la société telle qu’elle est avec ses contradictions, ses avancées et ses conservatismes. Je suis tout à fait d’accord pour dire que Matoub est à la fois courageux et sincère. Il casse les tabous sociaux comme il casse  les pesanteurs politiques. Ce qui intéressait cet artiste, c’étaient les bornes du lointain et non celles qu’on voulait lui imposer ici dans un carré étroit. Chez Matoub, les mots guérissent les maux. Encore une fois ces chansons apprises par cœur procèdent d’une thérapie de groupe. Pour chacun d’entre nous, le cerveau limbique se libère de ses émotions et nourrit les imaginations qui s’y rattachent. Alors, il n’hésite pas à franchir tous les paliers de décompression.

5- A.M :

Sur le plan artistique, beaucoup d’observateurs pensent que la voix particulière de Matoub est pour beaucoup dans son succès. Mais je ne pense pas que Matoub aurait pu devenir ce qu’il est sans ses textes et ses musiques et surtout sa façon unique d’interpréter. Je peux, à titre d’exemple, citer la chanson Tighri N’taggalt, interprétée auparavant par des maîtres du chaâbi. Le résultat de la version de Matoub de cette chanson est incomparable au point que les maîtres du chaâbi eux-mêmes, se sont étonnés de sa façon de chanter. Il s’en est même trouvé qui se sont réjouit que Matoub n’a jamais eu l’idée de chanter en arabe, autrement ils auraient mis la clé sous la paillasson. Je peux aussi citer la chanson d’El Anka « Izriw » ou celles de Slimane Azem reprise de manière magistrale par Lounès Matoub.

H.H : Matoub avait des inflexions de voix hors du commun. A la fois pathétiques et énergiques. Il avait un style pour englober les rythmes de l’Algérie profonde et enrober ses créations tantôt de volupté, tantôt de pathétisme. C’est pourquoi il est toujours émouvant, attachant et remue les états internes des jeunes et des moins jeunes. Tout se passe comme si une résonance émotionnelle traversait en vagues successives les corps et les esprits, une sorte de ligne de temps qui restructure les vies. Avec l’effet de groupe, cela donne l’impact du tsunami. Le choix des mots chez Matoub, c’est comme le choix des armes. Ils enrichissent l’image sociale du groupe et des individus, ils la valorisent et en même la secouent. Si les Maîtres du chaâbi reconnaissent en lui un artiste exceptionnel, c’est qu’ils ressentent sans doute cet effet d’entraînement des foules. Matoub crée un trouble sacré chez l’auditeur car il le réalise en lui-même sur le plan de la vie intérieure. Il a une aptitude à diriger son rêve au lieu de le subir et il est habité par une véritable obsession de l’identité. Alors quand il reprend la création d’un autre artiste, il la triture, la malaxe et en fait un produit qui lui ressemble, un produit sorti de ses tripes. C’est le résultat de son éloquence, ça correspond à ses critères ; c’est bien lui comme dirait Robert Dilts !

6- A.M : Sur le plan politique, les chansons de Matoub, à elles seules, sont l’équivalent d’une révolution. N’est-ce pas ?

H.H : Sur le plan politique, Matoub nous questionne et nous demande ce que nous avons fait des valeurs et des principes prônés par les tenants de la démocratie. Par quels processus les comportements de certains d’entre nous se sont-ils pervertis ? Matoub est hanté par une question : comment concevoir un destin commun à l’ère de la trahison, de l’individualisme, du consumérisme (win iççanaksum n tsekkurt ur iqennaâ yara…) ? Pour lui, la révolution n’est pas dans le slogan mais dans la question. Il semble ausculter les pathologies de notre système. Il en reste frustré parce qu’il explore des chemins pouvant mener à la démocratie alors que la société kabyle repose sur un système supérieur, celui de la sociocratie dont le noyau institutionnel est Tajmaât et la philosophie politique, le consensus. De ce fait, cette quête est forcément une recherche biaisée, donc une démarche toujours inassouvie !

7- A.M : Juste après le printemps berbère en 1980, Matoub a attaqué le président et l’armée algérienne de l’époque. Qui pouvait le faire à l’époque ?

H.H : Si Matoub a osé ces attaques, c’est parce qu’il se faisait une idée des fonctions du président et de l’armée. Les deux pôles du pouvoir peuvent être des sources du changement. Il ne peut comprendre qu’on puisse renoncer à sa conscience, alors il fouette tant qu’il peut au lieu de se soumettre à la volonté de ceux qui dirigent. Son ambition est de créer un lien non vexatoire, non inégal entre ceux d’en haut et ceux d’en bas. Ramener les tenants du pouvoir à plus de raison démocratique était sans nul doute la grande aventure qu’il espérait d’autant plus que pour lui, la Kabylie est dans le niveau d’en bas. Alors attaquer c’est se défendre et il inscrivait cela dans son rôle. Il ne renonce pas à faire reconnaître sa région natale, haut lieu de sa culture, de son histoire, de ses espérances.

8- A.M. :

Dix ans après son assassinat, Matoub est l’artiste le plus écouté en Kabylie. Des jeunes qui avaient 8 ans en 1998 sont fous de ses chansons. Qu’est ce qui explique ce phénomène et y a-t-il des expériences similaires dans d’autres pays ?

H.H : Dix ans que beaucoup de jeunes et moins jeunes se sentent orphelins ! L’élimination physique de Matoub est une tentative de tuer ce qu’il a toujours incarné : l’esprit rebelle. La réaction de la Kabylie face à sa mort a marqué toutes les générations. Un sentiment d’injustice a traversé tous les esprits. Intenter à la vie d’un mentor crée forcément un frisson collectif sacré. Il faut s’attendre à ce que son souvenir soit sublimé encore davantage par les générations futures. C’est une expérience in vivo de la transmission transgénérationnelle. Je crois que chaque société enfante à un moment ou à un autre une figure emblématique qui incarne ses souffrances, ses espoirs, etc. Elle peut être un(e) artiste, un homme ou une femme de lettres, un homme ou une femme politique, etc. Son exemple, tel qu’il est compris, est alors source de résilience. C’est en cela que se situe la victoire de Matoub sur la mort.

Hacène HIRECHE

Enseignant de PNL et de l’interculturel

Chargé de cours de langue et civilisation amazighes

www.pnl-etudes.com

 

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