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Le
Mouvement Amazigh : où va-t-il ?
Dernièrement,
la cause amazighe au Maroc (Amur) a pris d’autres dimensions, ce qui a donné
lieu à un vif débat surtout après les arrestations dans ses rangs. Afin de
comprendre ces changements et participer à ce débat, nous vous proposons une
interview avec Jawad ABIBI, doctorant- chercheur en sciences politiques,
ex-président de l’association Tankra (Tinghir) et militant au sein de la
Coordination Aït Ghighouch.
Est-ce que vous pouvez nous
donner un bref aperçu sur la réalité de la cause amazighe au Maroc
(Amur) ?
La
cause amazighe est une cause politique, les droits du peuple amazigh sont
bafoués à cause de la politique et de l’idéologie panarabistes menée par les
gouvernants de ce pays. Rendre justice au peuple amazigh veut dire prendre un
autre chemin politique, un nouveau sens idéologique. Mais la politisation de la
cause amazighe nécessite la distinction entre l’action politique et l’action
politique partisane. Certains activistes amazighs ont choisi l’action partisane
en instituant un parti politique, ce n’est qu’un choix parmi d’autres de la
politisation. Mais malheureusement les autres qui rejettent la méthode partisane,
n’arrivent pas à dépasser le cadre traditionnel culturaliste. Personnellement,
je pense que Imazighen doivent s’engager dans l’action politique mais pas
partisane, car les partis politiques marocains ont une mauvaise notoriété.
L’image du Mouvement n’a-t-elle
pas été profondément atteinte par cette crise et ces règlements de compte entre
ses différentes composantes ?
Excusez
moi, l’expression de règlements de compte est très exagérée, c’est plutôt un
ardent débat sur la voie idéale que doit prendre l’action, c’est aussi une
quête de légitimité mais également un conflit intergénérationnel. Cette
situation n’est pas étrange, car c’est une caractéristique commune pour toutes
les mouvances subissant une mutation telle que celle du mouvement amazigh.
Pendant longtemps, le Mouvement
Amazigh a été un mouvement très élitiste, maintenant, est-ce qu’on peut parler
de la naissance d’un autre mouvement qui s’adresse à la masse ? Quel
serait votre penchant ?
Certes,
le mouvement amazigh n’est plus un mouvement élitiste, les manifestations qu’a
connu la plupart des régions amazighophones en sont la preuve. Ce changement
peut être expliqué par plusieurs facteurs, d’abord le discours de la mouvance
réélaboré de telle sorte qu’il s’adresse à tout le monde, les efforts de
mobilisation déployés par les militants, la réaction vis-à-vis de la violence
qu’a subit le MCA, mais aussi la situation socioéconomique très alarmante que
traverse le pays. Mais le passage d’un mouvement élitiste à un mouvement de
masse ne veut pas dire que le rôle de l’élite est dépassé. Il y a la nécessité
d’une élite d’intellectuels qui vont accomplir la tâche de la réflexion et de
la conception.
Est-ce que vous pensez que cette
élite amazighe remplit bien les tâches que vous venez de définir ?
Vous
voulez dire certainement, est-ce que cette élite existe ? Puisque c’est en
accomplissant les tâches de réflexion et de conception qu’on devient élite
intellectuelle. Le philosophe Sartre nous dit que l’intellectuel c’est celui
qui refuse d’être le moyen d’un but qui n’est pas le sien, et moi je dis que
l’élite intellectuelle c’est les intellectuels de Sartre qui encadrent une
grande masse populaire. On n’a pas cette élite dans le mouvement amazigh.
Dernièrement, on agit plus que l’on réfléchit. Parfois même, on agit sans
réfléchir. Une chose importante : l’élite ce n’est pas des prophètes qu’il
faut attendre. On a énormément un grand potentiel d’intellectuel que sont les
militants du MCA étudiant dans différentes disciplines, mais il faut que
ceux-ci choisissent et travaillent dans ce sens.
Pour revenir à la Coordination
d’Aït Ghighouch, en associant les revendications socio-économiques et
politiques aux revendications culturelles et identitaires, est-ce que le
mouvement entre dans une nouvelle phase ?
Je
pense que la devise du mouvement amazigh qui est « la Langue, la Terre,
l’Homme » a associé dés les débuts les trois dimensions que vous venez de
citer, mais l’action du mouvement s’est focalisée pendant longtemps sur le
premier élément qui est la Langue. Aujourd’hui la coordination Ayt Ghighuc et
les autres composantes du mouvement commencent de plus en plus à s’intéresser
aux autres dimensions, notamment la dimension humaine qui soulève les questions
sociales et politiques. Je pense que c’est une nouvelle phase qui a permis au
Mouvement Amazigh de gagner le terrain au détriment des mouvements islamistes
et des gauchistes arabistes.
Malgré vos critiques au pouvoir
central, pourquoi la Coordination épargne t-elle les responsables locaux
notamment les Présidents des municipalités et des communes ?
On
n’épargne personne, dans notre discours on n’utilise pas le terme pouvoir
central, on utilise le « Makhzen », ce concept est plus général, il
comprend le pouvoir central, mais aussi ses représentants au niveau local,
formels et informels. Dans les dernières manifestations d’Ayt Ghighuc, on a
beaucoup critiqué le comportement arriviste des élus locaux et on a cherché à
révéler à la population les scandales dont ils sont compromis. C’était un
moment propice et un moyen également de sensibilisation pour le boycott des
élections.
Que pensez-vous du projet
d’autonomie et celui du fédéralisme ? Pourquoi la Coordination d’Aït
Ghighouch jusqu’à présent n’est pas allée dans ce sens ?
Là
vous êtes au cœur de ma spécialité, qui est le management des territoires. Et
je vous dis franchement que le mouvement amazigh n’a pas étudié profondément
cette revendication relative au fédéralisme ou encore à l’autonomie. Ces deux
notions n’ont pas la même ampleur. Depuis longtemps, le Mouvement Amazigh revendique
le fédéralisme comme un choix fondamental pour une bonne gouvernance
territoriale et pour instaurer une démocratie locale. Mais, après le lancement
du projet de l’autonomie du Sahara par l’institution royale, on ne parle plus
de fédéralisme, on parle plutôt de l’autonomie : de Rif, de Grand Souss…il
ne faut pas être réactionniste sinon, il y a une autre volonté derrière. Nous,
on a opté pour le fédéralisme alors que le Makhzen est pour l’autonomie. Vous
allez me dire, mais où est la différence : c’est simple, dans le cas du
fédéralisme on est obligé de se réunir pour discuter ensemble ce projet. Par
contre dans le cas de l’autonomie chacun défend égoïstement l’autonomie de sa
région, la chose à laquelle on assiste déjà. Nous, dans la coordination d’Ayt
Ghighuc, on ne veut pas tomber dans ce piège, on revendique encore le
fédéralisme choisi par le Mouvement Amazigh nationalement, et on rejette
l’autonomie à la Makhzenienne que certains revendiquent.
Dans chaque combat
politique, on trouve toujours des alliances entre les différents mouvements
politiques, dans ce sens, est-ce que vous ne pensez pas que le Mouvement
s’enferme sur lui –même dernièrement ?
Dans
les combats politiques, les alliances ne sont que des moyens et pas des buts
finaux. Faire des alliances c’est une stratégie qui doit être suffisamment
pensée. Je n’arrive pas à imaginer un mouvement de la gauche allié dans sa
militance à un autre de la droite, de même le mouvement amazigh qui lutte
contre les arabistes et le Makhzen ne peut pas faire des alliances avec ceux-ci
ou avec leurs alliés. Reste la possibilité de l’alliance entre les composants
du mouvement, celle-ci est fortement souhaitée.
Le fait d’être moins
expérimenté politiquement parlant n’est-il pas un grand handicap pour le
Mouvement Amazigh ?
J’espère
qu’on n’a pas confondu là aussi l’expérience politique partisane avec l’expérience
politique tout court. Pour l’expérience partisane, je ne vais pas en parler car
c’est un choix que je refuse personnellement pour des raisons que j’ai
expliquées par détails dans un nombre d’articles que j’ai publiés. Concernant
l’expérience politique, le manque de cette expérience constitue un handicap
pour tous les mouvements de contestation au Maroc, excepté le mouvement
islamiste de « la justice et la bienfaisance » qui a pu développer un
modèle de l’action politique propre à lui. Ce fait s’explique par l’histoire
politique contemporaine et par la nature du régime en place. La politique n’est
pas uniquement adhérer à un parti politique ou voter, il y a d’autre manière de
faire de la politique sans tomber dans le jeu du Makhzen.
Comment vous expliquez
l’acharnement du makhzen sur Imazighen dernièrement ?
C’est
très simple et c’est très logique, on ne doit pas attendre que le Makhzen nous
accueille par des gâteaux et des cadeaux dans la rue et dans les universités.
On le dérange et on menace ses intérêts, son idéologie et sa continuité dans le
pouvoir. C’est pour cela qu’il nous chasse. Mais les expériences de l’Histoire
ont démontré inévitablement qu’à la fin des combats politiques c’est toujours
les démocrates et les vertueux qui gagnent quelques soient la force et la
puissance des tyrans et des corrompus. Un jour on remportera la victoire.
Après ces arrestations, comment
vous évaluez le soutien des Imazighen du Maroc et ceux d’ailleurs ?
Il
y a un soutien, mais qui n’est pas à la hauteur des événements, ni celui des
imazighen du Maroc, ni celui parvenu de l’étranger. C’est vrai qu’il y a des
militants ici et ailleurs qui ont fait leur devoir, en manifestant et en aidant
financièrement. Mais il faut une mobilisation de tous les imazighens à travers
le monde.
Et à propos du silence des
organisations nationales et internationales des droits de l’Homme ?
Les
organisations nationales des Droits de l’Homme, ne défendent que les droits des
soi-disant arabes marocains et des arabes de l’orient, nous également on n’a
jamais attendu leur soutien. Reste les organisations internationales, c’est à
nous de leur faire entendre nos souffrances, c’est ici le devoir des
journalistes amazighs et des organismes notamment les ONG amazighes.
Pour conclure, selon vous,
qu’il est la démarche la plus appropriée que Imazighen doivent suivre dans ces
circonstances ?
Je
ne croie pas à une démarche circonstancielle, je pense qu’il y a la nécessité
d’élaborer une stratégie à long terme, une stratégie qui doit prévoir les
objectifs finaux du Mouvement et la manière d’y parvenir, tout en précisant les
différentes actions opérationnelles à mettre en œuvre, et en répartissant le
travail au sein du mouvement : qui va financer ?qui va
penser ?et qui va agir ? Mais pour élaborer une telle stratégie, il
faut que les différentes sensibilités amazighes reviennent autour de la table
pour débattre de l’avenir du Mouvement, de celui de la cause puisque c’est de
l’avenir d’un peuple dont il s’agit.
Propos
recueillis par
Hamid
BELKASSEM
2- MAROC ANTI AMAZIGH
L’Etat
marocain contre l’Amazighité :
Etat nation jacobin, centralisateur hérité du colonisateur, notre pays s’est
édifié idéologiquement sur des mythes arabo-islamiques obsolètes et
anachroniques, conforté par une répression et une négation qui ont fait de
l’amazighité, identité, langue et culture, l’ennemi à abattre. Monolithique par
essence et totalitaire dans ses fondements, l’Etat marocain a adopté une
politique d’exclusion et de discrimination vis-à-vis de l’amazighité et de ses
dépositaires. L’esclavagisme enrobé de religion. Le racisme et le mépris,
affichés ostensiblement à l’égard de l’amazighité, ont inhibé les consciences,
éreintées par les effets dévastateurs de la colonisation que les amazighes ont
subi de plein fouet, formatées par un discours politique cynique, une école «
arabocranisée» à outrance et des médias du tout arabe. L’Etat, qui s’est érigé
en ennemi féroce contre les amazighes, en misant sur la disparition totale et
définitive de l’amazighité (un ethnocide programmé), a hypothéqué son devenir.
Les dégâts sont incommensurables. La gestion chaotique du dossier de
l’amazighité a entraîné l’émergence d’une force sociale amazighe qui, tout en
réhabilitant l’amazighité dans ses dimensions historique, politique,
linguistique et culturelle, s’inscrit dans un cadre de lutte universel gouverné
par des valeurs modernistes, en cohérence avec le fonds civilisationnel
amazighe : la démocratie, la tolérance et le droit à la différence.
Le projet de l’Etat a conduit ses promoteurs vers
l’impasse : l’amazighité se redéploye avec sérénité et dans la souffrance
aussi. Le référentiel idéologique de l’Etat se confond avec les topiques obscurantistes
et totalitaires. L’arabisation a entraîné l’intégrisme qui se recycle en
terrorisme. Le mouvement amazigh avance. Les apprentis sorciers de la politique
du ventre et les architectes de la nouvelle ère, frappés d’une cécité
idéologique endémique, s’enfoncent dans la vase. La stabilité du pays et de ses
institutions risque d’être ébranlée. La politique de l’Etat se fonde sur des
critères népotistes, corporatistes, ethniques et racistes. Le modèle
imposé au niveau culturel et idéologique se confond avec celui d’un
groupe minoritaire dont la légitimité politique et historique est plus que
douteuse. La haine de l’amazighe et de l’amazighité a atteint des proportions
cliniques. Comme en témoigne la répression sauvage qui s’est abattue sur les manifestants
pacifiques amazighes à Boumal n Dades et au sein des universités. Comme en
témoigne les sévices subis par les étudiants amazighs à Meknès. La répression
est perfectionnée : le militant Ouattouch Hamid détenu à la prison de Sidi Saïd
de Meknès à été traité comme un animal par les barbouzes de la nouvelle ère de
notre Etat de Droit : les flics ont fait preuve de création et d’innovation
dans le domaine macabre de la torture. Ils l’obligèrent à se mettre nu à chaque
interrogatoire mené par les experts de M. Bemoussa. Ils l’ont violé avec la
bouteille. Ils l’ont tabassée des heures durant. Ils l’ont traité d’amazigh
fils de pute. Ils lui ont enfoncé le visage dans les toilettes. Parce qu’il est
amazighe et veut le rester. Parce qu’il milite pour la cause d’un peuple
colonisé sur sa propre terre. La panoplie des moyens de torture mis en place
par les flics nous révèlent la vraie nature du pouvoir et sa conception
palpable de la démocratie, de l’amazighité et des droits de l’homme.
Plus de quatre décennies après « l’indépendance
», l’Etat est toujours loin d’être une réalité tangible, se limitant à un
dispositif sécuritaire oppressant et un quadrillage territorial inaptes à
amener l’adhésion du citoyen amazighe, qui ne peut s’identifier à un mirage
idéologique « fabriqué ». La gestion du pouvoir se fait continuellement dans
l’exclusion de la majorité et dans la négation de ses spécificités. Les
tensions identitaires au niveau national, alimentées par l’arrogance du
discours du pouvoir, risquent de tracer des lignes de conflits, dont les
symptômes sont visibles, qui seront source de déstabilisation. Car le conflit
identitaire qui couve, nourri de frustrations, est le fruit de la politique
d’exclusion sur des bases identitaires qui a taillé aux amazighe, un manteau «
d’apatrides » sur leur propre terre. Des « apatrides » à assimiler et surtout,
à exclure de l’exercice du pouvoir, réservé à une caste.
Dans beaucoup de pays, la déstabilisation s’est
opérée à chaque fois qu’un groupe dominant (les arabou-andalous au Maroc),
cherche à s’affirmer dans la négation et l’assujettissement des autres
identités. Dans notre pays, les amazighes refusent désormais de se laisser
confiner dans un statut de citoyens de seconde zone et développent des réflexes
de survie, s’organisent et risquent, faute d’une réponse conséquente, rapide et
palpable, d’aller vers loin, légitimement. Le cas des amazighes du Niger qui
ont pris les armes contre le régime despotique de Niamey devrait nous
interpeller. Car derrière toute rébellion existe un soubassement identitaire.
L’Etat marocain devra prendre la question
identitaire amazighe au sérieux. Faire son mea culpa et permettre aux roues de
l’Histoire de tourner dans la bonne direction. La question des majorités
minorisées et des minorités opprimées a pris des proportions, dans le monde,
tel que les Nations Unies ont adopté, en 1992, la Déclaration sur les droits
des personnes appartenant à des minorités nationales ou ethniques, religieuses
ou linguistiques. Et au Maroc, les amazighes ne sont pas une minorité.
Le slogan déclamé par les tenants du pouvoir – du
moment- quant à la coexistence dans la diversité, suppose, au Maroc, le droit,
inscrit dans la constitution, des amazighes de jouir de leur propre culture
sans ingérence et de participer, pleinement et souverainement, aux décisions,
toutes les décisions, nationales. L’intégration des amazighe dans la
construction nationale ne peut se faire sans une école qui enseigne la vraie
histoire amazighe, les traditions amazighes, la langue amazighe. Une école «
décrassée » de toutes les scories arabo-andalouses. Elle ne peut se faire sans
une politique économique qui se fixe comme objectif prioritaire et immédiat, le
développement des régions amazighes, laissées à l’abandon, enclavées par
rapport à un centre qui polarise tous les investissements et les cercles de
décisions, composées d’amazighophobes déclarés et gravitant autour des cercles
du pouvoir.
Le problème de l’Etat nation au Maroc est
indissociable de la négation de l’identité autochtone qui rappelle au maîtres
du moment la fragilité de leur légitimité. L’Etat nation marocain restera une
chimère, en dépit des mesures superficielle prises depuis quelques années en
faveur d’une diversité de surface, car il reste tributaire, au niveau de ses
fondements idéologiques, du désire d’une minorité d’incarner l’identité
nationale, en dépit d’un environnement amazighe. D’où la contestation légitime.
La « marocanité » aurait pu être un creuset des multiples convergences
marocaines dont l’amazighité constituerait le socle, mais cette « marocanité »
telle qu’elle est perçue par la caste arabo-andalouse, se développe dans
l’exclusion maladive et ethnique et la xénophobie. Elle s’inscrit toujours dans
la négation d’une amazighité qui s’est développée à travers des siècles.
Les convergences socioculturelles, au Maroc,
peuvent encore accroître les liens de solidarité et de coexistence. Hélas,
elles sont exaspérées par des politiques d’exclusion manifestes menées par les
prophètes de la nouvelle ère. Dommage que la diversité, comme l’a affirmé
Marie Robinson, commissaire des Nations Unies aux Droits de l’Homme, ne
devienne « un potentiel d’enrichissement mutuel » et permette à notre pays de
s’inscrire contre les tendances uniformisatrices stérilisantes.
La reconnaissance, par le biais d’un discours
officiel, de la plus haute autorité du pays, de l’amazighité et de la nécessité
de la promouvoir et de la développer, devra être suivi de décisions palpables
et surtout inscrire l’amazighité dans l’ordre constitutionnel marocain :
l’amazighe comme langue officielle. L’ordre juridico linguistique, fondé sur
l’exclusion identitaire, culturelle et linguistique que l’Etat- nation marocain
a opposé à l’amazighité doit changer impérativement. Il s’agit, en
officialisant la langue amazighe, de mettre fin aux incohérences et
contradictions des dispositions du droit positif marocain.
Enseigner l’amazighe est un droit, encore
faudrait-il octroyer à l’amazighe un statut officiel et élaborer l’arsenal des
textes législatifs relatifs à son enseignement, car, pour le moment, l’amazighe
n’a aucun statut et son enseignement reste aléatoire, chaotique en dépit des
efforts déployés par l’IRCAM.
Le problème de fonds, évidemment, c’est
l’Etat-nation. Ce dernier, ne conçoit aucun ordre juridique, linguistique ou
autre, en dehors du monopôle de l’Etat sur la production du droit et considère
qu’aucune réalité culturelle ou linguistique n’a droit de cité si elle n’est
admise et octroyée par les dirigeants de l’Etat. Et l’Etat-nation marocain ne
répond qu’aux aspirations idéologiques d’une caste d’amazighophobes.
Une caste qui, par souci de centralisme, est allé
jusqu’à codifier les toponymes et les prénoms en les règlementant, pour
anéantir notre mémoire amazighe. Une caste qui traque notre passé, falsifie
notre histoire. Car, pour cette caste arabo-andalouse, amazighophobe,
l’amazighité est une « psychose », et à défaut de trouver dans la société
fantasmée et chimérique l’homogénéité linguistique rêvée, elle décidé de faire
changer de langue aux citoyens. L’arabisation est menée comme opération de
vandalisme et de saccage, appuyée par des lois iniques qui ont fait de l’arabe
une obligation individuelle, un signe de souveraineté nationale assorti de
sanctions pénales.
Le dynamisme de la mouvance amazighe au Maroc a
acculé le pouvoir, qui tente toujours de gagner du temps. En 2001, le souverain
marocain annonça la création d’une institution consultative, dédiée à
l’amazighité et chargée de développer l’amazighité dans ses diverses facettes,
pour l’intégrer dans les différentes institutions de l’Etat. Pour la première
fois, la norme juridique au Maroc, était sollicitée pour permettre ce qui fut
interdit des décennies durant. Le pouvoir, à sa façon, opère ainsi un
revirement sur des positions idéologiques présentées jusque là comme
irréversibles. Mais cette décision d’octroyer à l’amazighité une place dans
l’ordre juridico linguistique est perçue comme une intrusion dans ce sens
qu’elle ne résulte pas d’une révision claire et assumée de l’unicité
(univocité) de l’ordre juridico linguistique et culturel inhérent au
jacobinisme de l’Etat.
La reconnaissance de l’amazighe s’est faite hors
de tout statut. L’inégalité avec l’arabe, en terme de norme juridique utilisée
est flagrante, puisque l’acte réglementaire pour l’amazighe reste inférieur aux
normes constitutionnelles et législatives qui régissent la langue arabe.
L’arabophone, l’arabe se retrouvent « supérieurs » à l’amazighe, par la force
de la loi. C’est pourquoi, après la création d’une institution dédiée à
l’amazighité, les décisions prises par les responsables politiques, évitent de
mentionner ou de se référer aux textes favorables à l’amazighité, même si les
décisions concernent des questions de politique linguistique. Ils les ignorent
volontairement, fidèles à la politique d’exclusion par omission, adoptée depuis
« l’indépendance ». L’amazighe est ainsi cantonné dans un « monde »
juridique parallèle à celui « officiel » qui domine la scène culturelle.
C’est pourquoi l’on ne peut parler d’un ordre juridico linguistique amazighe.
Car un système juridique en matière de langue est un système cohérent dans
lequel le statut juridique reconnu de l’amazighe dans l’Etat occupe le centre
de la problématique. La reconnaissance de l’amazighe a une valeur politique
mais n’a aucun statut juridique. Dans l’état actuel des choses, il s’agit d’une
perturbation de l’ordre juridico linguistique de l’Etat-nation marocain par un élément
d’une logique qui lui est étrangère et qui ne remet pas en questions sa nature
jacobine et ses « constantes nationales ». L’absence d’une stratégie
linguistique cohérente témoigne de l’inexistence d’une réelle volonté politique
en la matière. En fait, les diverses réactions d’hostilités, voir de rejet de
l’amazighité, émanant de dignitaires du pouvoir et de corporations politiques
arabo-islamiques, même après le discours royal et la création de l’Institut
royal de la culture amazighe, sont symptomatiques d’un Etat-Nation arabiste
qui, même lorsqu’il concède, semble mal supporter ses reculs face à la
contestation citoyenne amazighe, comme une femme qui n’admet pas les
conséquences de sa ménopause.
C’est dans la nature de l’Etat-nation jacobin
marocain. L’amazighe semble destiné à vivre parallèlement à l’arabe, en dépit
des contradictions et des oppositions que cette situation implique, au niveau
juridique. En fait, le modèle juridique de l’Etat-nation jacobin marocain, qui
fait de l’arabe et des arabes les entités « supérieures » et « intouchables »,
se caractérise par le fait qu’il considère comme inexistante toute réalité
sociale qui n’est pas intégrée et consacrée par l’ordre juridique officiel. Or
l’amazighe a non seulement besoin d’un statut officiel dans la constitution,
mais aussi d’une discrimination positive au non du droit à la réparation
historique qui lui est due, pour contrebalancer l’ampleur de l’inégalité réelle
que plusieurs siècles de négation lui ont fait subir.
Par : Moha Moukhlis
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